Parcours 1 · Concepts et science-fiction
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Identité et continuité : sommes-nous toujours la même personne ?

Une partie importante des constituants de votre organisme s'est renouvelée depuis votre enfance, à des rythmes très inégaux selon les tissus : certains se remplacent en quelques semaines, tandis que d'autres, comme une bonne part des neurones du cortex visuel, persistent pratiquement toute la vie. Et pourtant, vous répondez au même prénom depuis toujours, sans hésiter une seconde sur qui vous êtes.

Ce qui fait qu'une personne reste la même dans le temps est une question disputée, qui ne se résume à aucun critère simple.

Une expérience de pensée qui met tout à plat

Le philosophe Derek Parfit a popularisé, dans son livre Reasons and Persons (1984), une expérience de pensée devenue un classique de la philosophie de l'identité personnelle. Imaginez une machine capable de scanner intégralement un corps, de le détruire, puis d'en reconstruire une copie exacte ailleurs, jusqu'au dernier détail. La personne qui sort de la machine possède les mêmes souvenirs, la même personnalité, les mêmes connaissances, les mêmes émotions que celle qui y est entrée. Rien, dans son comportement ou ses déclarations, ne permet de la distinguer de l'originale.

Est-ce vous qui poursuivez votre existence ailleurs, ou bien quelqu'un d'autre qui hérite simplement de votre passé, pendant que vous, au sens strict, avez cessé d'exister au moment du scan ?

Pour explorer cette question, on peut distinguer la continuité du corps, la continuité psychologique (mémoire, dispositions, traits de caractère), et un problème qui surgit lorsque cette seconde continuité se ramifie : celui de l'identité numérique, c'est-à-dire de rester un seul et même individu plutôt que de donner naissance à plusieurs continuateurs. Cette distinction est une grille de lecture utile pour organiser la question, pas une décomposition universellement admise en philosophie : certaines théories, dont il sera question plus loin, contestent justement qu'il faille séparer ainsi le corps du reste.

Continuité corporelle

Trois choses différentes se cachent ici sous l'idée de continuité corporelle.

La première est l'identité de la matière : les atomes et les cellules qui composent votre corps aujourd'hui sont-ils les mêmes qu'il y a dix ans ? Pour l'essentiel, non : une partie importante de vos constituants se renouvelle, à des rythmes très inégaux, tandis que certains tissus, dont une bonne partie des neurones du cortex visuel, comptent parmi les cellules les plus durables de l'organisme et peuvent persister toute la vie. Si l'identité personnelle exigeait une identité stricte de la matière, elle serait déjà rompue plusieurs fois au cours d'une existence ordinaire, ce qui ne correspond à aucune de nos intuitions.

La deuxième est la continuité du corps comme organisation : peu importe que les particules changent, du moment qu'une même forme, un même agencement, se maintient dans le temps, un peu comme une vague garde sa forme reconnaissable tout en étant faite, à chaque instant, d'une eau différente. C'est une continuité de structure plutôt que de substance.

La troisième est la continuité biologique du même organisme vivant, indépendamment de toute question de mémoire ou de psychologie. Cette position, défendue notamment par le philosophe Eric Olson sous le nom de théorie animaliste, soutient que ce qui vous constitue fondamentalement, c'est un organisme biologique particulier, dont la persistance suit les mêmes critères que celle de n'importe quel être vivant : un même processus biologique continu, qu'il conserve ou non ses souvenirs. Un individu plongé dans un coma profond et amnésique resterait, sur cette base, le même organisme humain, parce que le même organisme poursuit son fonctionnement biologique, même si toute continuité psychologique a disparu. Reste alors une question distincte, que l'animalisme ne tranche pas à lui seul : ce même organisme constitue-t-il encore, dans cet état, une personne au sens moral ou juridique du terme ? Cette seconde question dépend d'une définition de la personne qui déborde le seul critère biologique, et sera reprise plus loin.

Ces trois niveaux laissent ouverte une question plus large : le sentiment d'habiter précisément ce corps est-il lui-même une donnée de base, ou une construction ? Une analogie, empruntée aux jeux vidéo, permet d'interroger ce sentiment sans le résoudre : un joueur se sent rapidement « dans » le personnage qu'il dirige à l'écran, alors qu'il n'y a, physiquement, ni lui ni les données du jeu à l'intérieur de cet avatar. L'analogie ne prouve rien sur la nature réelle du corps ; elle sert seulement à faire remarquer que le sentiment d'incarnation pourrait être, au moins en partie, une représentation plutôt qu'un fait brut.

Cette question trouve un écho dans des phénomènes documentés en neurosciences. Certaines expériences dites de sortie hors du corps sont associées à une perturbation de l'intégration sensorielle au niveau de la jonction temporo-pariétale. Des expériences proches ont notamment été provoquées chez certains patients lors de stimulations électriques de cette région. Le rêve, où l'esprit se projette chaque nuit dans des environnements différents de ceux de la veille, offre un parallèle plus courant. Ces phénomènes montrent que la représentation de la localisation corporelle peut être perturbée. Ils ne démontrent rien, à eux seuls, sur ce qui constituerait le véritable critère de l'identité personnelle : ils indiquent seulement que le sentiment d'être ici n'est pas aussi rigide qu'on pourrait le croire.

Continuité psychologique

Revenons à la machine. Si la copie qui en sort garde absolument tous les souvenirs de l'originale, jusqu'aux détails qu'elle seule pouvait connaître, alors quelque chose s'est bien transmis, même sans continuité stricte de la matière.

Cette observation déplace le critère de l'identité vers autre chose que le corps : une continuité psychologique, faite de souvenirs, de dispositions et de traits de caractère, qui relie chaque étape de la vie à la suivante. L'hypothèse correspond assez bien à l'intuition qu'on a de soi-même en vieillissant : on se sent le même parce qu'on se souvient d'avoir été l'enfant, puis l'adolescent, puis l'adulte qu'on a été.

Mais la continuité psychologique, prise seule, se heurte vite à un problème. Une copie parfaite possède, par définition, une continuité psychologique tout aussi parfaite avec l'originale que celle-ci en a avec elle-même. Si cela suffisait à définir l'identité, il faudrait accepter qu'il puisse exister deux personnes également fondées à revendiquer la même continuité, au même instant.

Le problème de l'identité numérique quand la continuité se ramifie

Une autre version de l'expérience de pensée pousse ce problème plus loin. Imaginons cette fois que la machine ne détruise pas l'originale : elle se contente d'en produire une copie ailleurs, laissant les deux exemplaires coexister. Les deux se réveillent avec exactement les mêmes souvenirs. Les deux disposent, à l'instant précis de la duplication, d'une continuité psychologique rigoureusement identique avec la personne entrée dans la machine.

Puis leurs expériences divergent : chacune vit désormais des événements que l'autre ne vit pas. Ce dédoublement ne permet pas de désigner un vainqueur. Rien, dans les critères psychologiques disponibles, ne permet de déterminer lequel, de l'original, de la copie, des deux ou d'aucun des deux, devrait être qualifié de continuation légitime de la personne entrée dans la machine.

La continuité psychologique peut se ramifier sans difficulté logique : rien n'empêche qu'un même fil de souvenirs et de traits de personnalité se prolonge dans deux directions à la fois. L'identité numérique, au sens strict d'être un seul et même individu et non deux, ne le peut pas de la même façon : soit il n'y a qu'un seul continuateur, soit il y en a deux, et deux ne peuvent pas être identiques à un troisième sans être identiques entre eux.

C'est cette tension qui a conduit Parfit à une conclusion plus précise que « l'identité n'existe pas » : pour lui, l'identité stricte, au sens de rester numériquement un seul et même individu, n'est probablement pas ce qui compte le plus dans ce qu'on appelle ordinairement la survie. Ce qui importerait davantage serait la continuité et la connexion psychologiques elles-mêmes, qu'elles se poursuivent dans une seule lignée ou qu'elles se ramifient. Cette thèse reste activement discutée en philosophie contemporaine et ne fait pas consensus : la théorie animaliste présentée plus haut, entre autres, la rejette explicitement.

Ce que la question laisse ouvert

La continuité corporelle et la continuité psychologique ne coïncident pas nécessairement, comme le montre la théorie animaliste. La continuité psychologique elle-même, une fois ramifiée, ne désigne plus un individu unique de façon certaine.

Deux questions distinctes se posent alors, et il importe de ne pas les confondre. La première est celle de l'identité numérique : la copie est-elle, au sens strict, le même individu que l'original, ou un individu distinct ? C'est la question que l'expérience de pensée laisse ouverte. La seconde est indépendante de la première : quelle que soit la réponse retenue sur l'identité, la copie possède-t-elle les caractéristiques, mémoire autobiographique, capacité à souffrir, perception de soi, projets pour l'avenir, qui pourraient justifier une véritable considération morale ? Cette question reste distincte de celle d'une éventuelle personnalité juridique : la considération morale peut s'appuyer sur de telles capacités, mais la reconnaissance d'un statut juridique de personne dépend aussi de choix institutionnels qui ne se déduisent pas automatiquement de ces capacités. Rien n'impose que l'une ou l'autre de ces questions se règle par la réponse à celle de l'identité : une entité pourrait mériter une considération morale sans être numériquement continue avec qui que ce soit, tout comme une continuité numérique établie ne garantirait ni cette considération, ni un statut juridique.

Ce n'est pas une question purement académique, même si elle reste aujourd'hui hautement spéculative sur le plan technique. Elle se pose par anticipation dès qu'on envisage la possibilité théorique de scanner, copier ou sauvegarder un esprit humain : aucune technologie existante ne permet une telle chose, et rien ne garantit qu'elle sera un jour possible. Mais si une telle copie existait un jour, ces deux questions, celle de l'identité et celle du statut de personne, resteraient à traiter séparément. Cette question éthique dépasse le cadre de cet article.

La question « suis-je toujours moi ? » recouvre en réalité plusieurs questions distinctes, qu'on prend rarement la peine de séparer avant qu'un exercice de pensée n'y contraigne.


Comprenons-nous la réalité ? développe cette question plus loin : d'autres expériences de pensée sur la continuité personnelle, les théories concurrentes sur la nature de la conscience elle-même, et les implications morales qui se poseraient si une telle copie devenait un jour possible.

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