Parcours 1 · Concepts et science-fiction
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Fourmis, cerveaux, civilisations : la puissance de l'intelligence collective

Un neurone reçoit des signaux électriques et chimiques de ses voisins, les intègre, puis transmet à son tour un signal si un certain seuil est atteint. C'est, à l'échelle d'une seule cellule, à peu près tout ce qu'il fait. Il ne possède, à lui seul, aucune des capacités cognitives qu'on attribue à un cerveau entier : ni idée, ni souvenir, ni émotion identifiable en son sein. Réunissez-en environ 86 milliards, une estimation moyenne couramment retenue depuis les travaux de la neuroscientifique Suzana Herculano-Houzel, et vous obtenez ce que nous appelons un esprit.

Cette capacité n'apparaît qu'au niveau du réseau. C'est ce qu'on appelle une propriété émergente : un système peut posséder des capacités qu'aucun de ses éléments ne possède individuellement.

Un comportement collectif sans chef

La nature offre d'autres exemples du même principe, souvent plus faciles à observer qu'un cerveau. Une fourmi isolée accomplit des tâches limitées, à l'échelle de son seul corps. Une colonie de plusieurs millions d'individus, en revanche, construit des structures complexes, optimise la répartition de ses ressources et s'adapte à son environnement, sans qu'aucune fourmi ne comprenne le fonctionnement de l'ensemble. Aucun individu ne dirige. Aucun individu ne connaît le plan global. Le comportement cohérent de la colonie émerge malgré tout de la somme de comportements individuels très simples. Les biologistes parlent, pour ce type de collectif, de superorganisme.

Un autre exemple vient d'un être dépourvu de système nerveux. En 2000, le biologiste Toshiyuki Nakagaki et son équipe ont montré, dans un article resté célèbre, qu'une moisissure visqueuse appelée Physarum polycephalum était capable de trouver le chemin le plus court à travers un labyrinthe pour atteindre une source de nourriture. Cet organisme unicellulaire n'a pourtant ni cerveau ni neurones. Son comportement tient à la façon dont il s'étend, teste plusieurs trajets à la fois, puis renforce le plus efficace.

Un principe débattu en intelligence artificielle

Ce même principe traverse aujourd'hui la recherche en intelligence artificielle, sous une forme différente. Pendant longtemps, l'objectif dominant a été de construire une intelligence unique, toujours plus performante. Une voie de recherche active explore aujourd'hui une autre direction : faire collaborer plusieurs agents spécialisés, l'un chargé de rechercher de l'information, un autre de la vérifier, un troisième de la critiquer, un dernier de synthétiser le résultat. Ces architectures ne surpassent pas systématiquement un agent unique : leur coordination peut améliorer certains résultats, mais elle peut tout aussi bien introduire de la redondance ou propager une erreur d'un agent à l'autre plutôt que la corriger.

Cette architecture évoque, par une analogie limitée, ce qui se passe dans une colonie de fourmis ou dans un cerveau : des unités spécialisées dont la coordination peut faire apparaître une capacité que chacune, prise isolément, ne possède pas. L'analogie s'arrête là : les mécanismes en jeu (chimiques, électriques, algorithmiques) restent très différents d'un cas à l'autre.

Comportement, intelligence, conscience : trois choses distinctes

Ces exemples appellent une distinction. Un comportement collectif cohérent (une colonie qui s'organise, un réseau d'agents qui coopère) ne démontre pas à lui seul une intelligence collective au sens fort. Et une intelligence collective, la capacité d'un groupe à résoudre des problèmes qu'aucun individu ne résoudrait seul, ne démontre pas davantage une conscience collective, c'est-à-dire l'existence d'une expérience subjective au niveau du groupe. Les deux premiers sont observables ; le troisième reste une question ouverte, sur laquelle aucun consensus scientifique n'existe.

À quelle échelle s'arrête l'individu

Le cerveau lui-même n'est pas une entité unique : il regroupe des régions spécialisées dans la perception, la mémoire, le langage, les émotions, l'attention. On peut, à titre de grille de lecture, décrire cette organisation avec le même vocabulaire que les exemples précédents. Mais l'analogie a une limite claire : une région cérébrale n'est pas un agent autonome comparable à une fourmi ou à un individu, elle n'a ni existence séparée ni intérêt propre. Une partie des neuroscientifiques considère que le sentiment d'être un individu unique, un « moi » cohérent, pourrait être en partie une reconstruction produite par cet ensemble de régions plutôt qu'une donnée immédiate. En ce sens, la comparaison avec une intelligence collective reste une image utile pour penser cette reconstruction, pas la description d'un fait établi.

La même logique s'applique aux sociétés humaines. Aucun individu ne maîtrise à lui seul l'agriculture, la médecine, l'informatique et la physique moderne. Le langage, l'écriture, les bibliothèques, aujourd'hui Internet, permettent à l'information de circuler et de s'accumuler d'une génération à l'autre. La civilisation entière accomplit ainsi des choses qu'aucun individu ne pourrait accomplir seul, un peu comme un cerveau accomplit ce qu'aucun neurone ne pourrait accomplir seul.

Une question qui reste ouverte

Si des dizaines de milliards de neurones peuvent produire un esprit, et si des colonies d'insectes ou des réseaux d'agents artificiels peuvent produire des comportements cohérents sans chef ni plan centralisé, une question se pose : à partir de quel degré de connexion une collection d'individus cesse-t-elle d'être une simple collection, pour devenir quelque chose qui mérite un autre nom ? Personne, à ce jour, ne peut situer précisément ce seuil, ni même affirmer qu'il en existe un net plutôt qu'une transition progressive.


Comprenons-nous la réalité ? prolonge cette question bien au-delà de ces exemples : le rôle des idées, des institutions et des idéologies comme agents informationnels distribués, la question de savoir si une intelligence collective implique nécessairement une conscience collective, et les trajectoires envisageables d'une intelligence de plus en plus distribuée entre humains et machines.

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