Le piège de trop anticiper l'avenir
Un individu capable de prévoir une sécheresse survit plus facilement qu'un autre. Une communauté capable d'anticiper l'hiver stocke davantage de nourriture. Imaginer ce qui n'existe pas encore compte parmi les grandes forces de l'intelligence humaine. Mais une force poussée à l'extrême peut devenir une faiblesse, et le livre avance que notre rapport contemporain à l'avenir pourrait bien en offrir un exemple.
Une inflation de futurs possibles
Pendant l'essentiel de l'histoire humaine, les nouvelles mettaient des jours ou des semaines à parvenir jusqu'à une population, qui vivait principalement dans un environnement local. Aujourd'hui, en quelques secondes, chacun peut être exposé à une guerre à l'autre bout du monde, une crise économique, une avancée technologique majeure ou une prédiction sur l'avenir de l'humanité. Jamais autant de scénarios n'ont circulé aussi vite, ni autant de futurs potentiels n'ont été accessibles en même temps.
La plupart de ces prédictions ne se réaliseront jamais. Quelques-unes seulement s'avéreront à peu près exactes. Le livre avance une hypothèse, qu'il présente comme telle plutôt que comme un résultat mesuré : le cerveau traiterait souvent ces futurs hypothétiques comme des réalités qui approchent, au point que l'on pourrait commencer à vivre, émotionnellement, dans des mondes qui n'existent pas et qui n'existeront peut-être jamais.
Une capacité ancienne, un environnement inédit
Les chercheurs appellent « voyage mental dans le temps » la capacité à se projeter, en imagination, dans des scénarios passés ou futurs. Son étude évolutive la plus citée, publiée en 2007 par les psychologues Thomas Suddendorf et Michael Corballis, la présente comme une faculté ancienne et probablement propre à notre espèce, qui aurait offert un avantage décisif pour anticiper des enjeux locaux : la météo, les prédateurs, la disponibilité de la nourriture. Cette recherche établit l'ancienneté de la capacité elle-même ; elle ne dit rien, en revanche, de ses effets dans un environnement informationnel aussi saturé que le nôtre, un phénomène trop récent pour avoir été étudié par les mêmes travaux.
Le rapprochement entre les deux reste donc une thèse du livre, qu'il assume comme telle : une capacité façonnée pour un environnement local serait aujourd'hui sollicitée à une tout autre échelle, celle de l'économie mondiale, de l'intelligence artificielle générale, de la géopolitique ou du climat sur plusieurs décennies. Ce déplacement d'échelle n'est pas sans conséquence mesurable : une exposition importante et répétée à des contenus anxiogènes est associée, dans plusieurs études, à une détresse psychologique réelle, de l'anxiété jusqu'aux troubles du sommeil.
Le voyageur qui ne quitte jamais ses cartes
L'anticipation procure une vraie satisfaction : comprendre, prévoir, réduire l'incertitude, donner un sens à ce qui nous entoure. Mais cette satisfaction a un prix. Imaginez un voyageur qui, au lieu de parcourir le monde, passerait son temps à étudier des cartes de plus en plus précises, jusqu'à connaître certains territoires mieux que ceux qui les habitent, sans jamais les avoir parcourus lui-même. Il connaît la représentation. Pas l'expérience.
L'esprit humain peut tomber dans le même travers : à force de construire des modèles du futur, il arrive qu'on finisse par confondre la carte mentale avec le territoire réel. Le présent vécu (une conversation, une promenade, un projet) entre alors en concurrence avec un présent médiatique fait d'événements lointains dont les conséquences directes sur notre existence restent souvent très limitées.
Comprendre n'est pas vivre
L'une des grandes illusions de l'intelligence consiste à croire que comprendre davantage revient à vivre davantage. Comprendre un coucher de soleil n'est pas identique à l'observer. Comprendre l'amour n'est pas identique à aimer. L'analyse enrichit l'expérience ; elle ne la remplace pas. Le piège des futurs, en définitive, n'est pas d'anticiper : anticiper reste indispensable. Le piège consiste à vivre principalement dans des futurs qui n'existent pas encore, au point d'y consacrer une énergie réelle, prélevée sur une vie qui, elle, ne se déroule jamais que dans un seul monde à la fois : celui d'ici et maintenant.
Comprenons-nous la réalité ? prolonge cette question en la reliant à des chapitres voisins du livre : la construction de la mémoire, la nature de l'information qui circule entre nous, et ce que signifierait, pour une intelligence artificielle elle-même, d'anticiper sans jamais rien vivre.