Parcours 1 · Concepts et science-fiction
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Y a-t-il des vérités que nous ne pourrons jamais comprendre ?

Un ver de terre perçoit des variations de lumière, des vibrations, des changements de température. Son univers s'arrête à peu près là : rien n'indique qu'il puisse se représenter la théorie de la relativité ou les nombres complexes. Le livre s'appuie sur cette image comme sur une analogie, pas comme sur une démonstration scientifique, pour poser une question inconfortable : et si le problème n'était pas, chez le ver de terre comme potentiellement chez nous, une affaire de temps ou d'éducation, mais une limite d'architecture cognitive ?

Une question rarement posée

Nous acceptons facilement cette limite chez le ver de terre. Nous l'acceptons beaucoup moins facilement pour nous-mêmes. Nous avons tendance à supposer que tout problème finit par céder devant suffisamment de temps, de travail et de génie. Cette hypothèse est pourtant loin d'être évidente.

Notre cerveau est le produit d'un processus évolutif qui n'a jamais eu pour objectif de comprendre l'univers. L'œil n'est pas apparu pour permettre l'astronomie, la mémoire n'est pas apparue pour comprendre l'origine du cosmos. Ces capacités se sont développées parce qu'elles offraient un avantage dans des contextes beaucoup plus immédiats : survivre, coopérer, anticiper. Que les mêmes outils cognitifs se soient révélés capables, par la suite, de construire des accélérateurs de particules ou d'étudier les trous noirs ne garantit rien sur leur capacité à tout comprendre. Le ver de terre ignore qu'il ne comprend pas la relativité. Il n'est pas exclu que les limites les plus profondes de l'esprit humain aient exactement cette propriété : nous rendre incapables de voir ce qu'elles nous empêchent de comprendre.

Deux corrections d'échelle bien établies

Une intuition très naturelle nous pousse à nous croire au centre de ce que nous cherchons à comprendre. Deux corrections précises, bien établies en histoire des sciences, sont venues contredire cette intuition, à l'échelle du système solaire puis de la galaxie : la Terre n'est pas le centre du système solaire, et le Soleil n'occupe lui-même aucune position privilégiée connue dans notre galaxie. Rien ne garantit que nous ayons cessé de commettre une erreur du même type, à un niveau plus abstrait cette fois : celui de supposer que notre échelle d'observation, ou notre forme d'intelligence, occupe une position centrale dans la réalité qu'elle cherche à comprendre.

Un écart qui pourrait ne pas être qu'une question de degré

Comparez une intelligence humaine moyenne et un génie scientifique exceptionnel : l'écart semble immense, mais les deux partagent la même architecture cognitive de base. Le génie n'est pas une nouvelle espèce ; il utilise les mêmes outils avec plus d'efficacité. Cet écart reste quantitatif.

Une intelligence véritablement différente poserait, par hypothèse, un tout autre problème. Pas seulement plus rapide ou plus cultivée, mais dotée d'une capacité de représentation d'une autre nature : capable, en théorie, de manipuler simultanément des millions de concepts, de construire des modèles qu'un cerveau humain ne pourrait pas se représenter. Le livre pousse la comparaison au bout : une telle intelligence ne serait pas à l'humain ce qu'Einstein est à un étudiant moyen, mais plutôt, si l'analogie tient, ce que l'humain est au ver de terre. Elle ne se contenterait alors pas de résoudre nos problèmes plus vite : elle pourrait commencer à poser des questions que nous serions structurellement incapables de formuler.

Le paradoxe de la superintelligence

On imagine souvent qu'une intelligence suffisamment avancée finirait par tout comprendre. Cette idée suppose déjà que la réalité soit, dans son ensemble, compréhensible. Rien ne le garantit. Même une intelligence infiniment supérieure à la nôtre pourrait rencontrer ses propres frontières : des vérités qu'aucun système fini ne peut contenir, des niveaux de réalité qui échappent à toute forme de représentation. Une telle intelligence ne serait pas omnisciente. Elle serait simplement confrontée à des horizons plus lointains que les nôtres.

Une limite qui n'empêche pas de chercher

Cette possibilité pourrait décourager la curiosité. Ce n'est pas ce que suggère le livre. Reconnaître l'existence de limites structurelles ne revient pas à renoncer à comprendre : cela revient plutôt à distinguer plus précisément ce que nous savons, ce que nous ignorons, et ce que nous ne sommes peut-être même pas en mesure de formuler comme question. Une intelligence qui accepte ses propres limites n'est pas nécessairement moins capable qu'une intelligence qui les ignore : elle sait simplement mieux où chercher, et où suspendre son jugement.


Comprenons-nous la réalité ? prolonge cette question dans une autre direction : et si ce qui constitue la réalité en dernier ressort n'était ni la matière ni l'énergie, mais l'existence même d'une différence entre les choses ?

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