Extrait

Tome I — Les Cinq Vallées

Découvrez les premières pages de Blodium et entrez dans l’univers du premier tome.

Prologue - Léo, 25 ans

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Léo filait à vélo. Le ciel était couvert et la température douce en ce début d’été. La piste cyclable longeait un vieux bâtiment à la façade remaniée, mélange de vestiges et de modernité sans âme. Cet édifice abritait désormais divers bureaux et commerces éphémères.

Le centre urbain qu’il traversait semblait avoir perdu toute identité. Les grandes villes européennes avaient fini par se fondre dans un moule uniforme. Seuls les noms des États rappelaient qu’autrefois, ces terres avaient été des nations souveraines, riches de cultures et de traditions propres.

De telles pensées s’imposaient désormais à son esprit, signe d’un changement récent.

Soudain, Léo donna un coup de pédale en arrière ; son vélo dérapa. Une voiturette électrique venait de lui couper la route. Il l’évita de justesse et se félicita d’avoir réagi à temps, d’autant qu’il n’était pas encore familier du freinage par rétropédalage. Il avait assemblé son vélo quelques jours auparavant, une lubie, sans doute plus passagère que les précédentes.

Son poignet vibra : un appel. Un coup d’œil à sa montre connectée lui révéla qu’il s’agissait d’Elyas.

— Décroche.

Son oreillette s’activa.

— Salut mon poto ! Stage fini ? lança Elyas.

— Ouais, je trace en vélo. Et toi ?

— Les comptes rendus des orthopédistes… l’enfer.

— Il y a pire comme stage. T’as déjà passé ta matinée à remplir des dossiers d’admission en maison de retraite pour des déments ?

— Pas faux ! Sixième année de médecine, et on passe notre temps à faire des tâches de larbins… Sinon, tu viens à la soirée de l’internat ?

— Merde, c’est ce soir ?

— Tu fais chier. T’as toujours une excuse. C’est quoi, cette fois ?

— Je vais au labo de NeuraCore. J’y reste jusqu’à demain matin pour la suite du protocole.

— C’est quoi ce truc, déjà ?

— Je t’en ai pourtant parlé plusieurs fois… Un protocole de recherche auquel je participe depuis plus de deux ans.

— Ah ouais, l’étude où tu prostitues ton corps pour la science ! Je croyais que t’en avais fini avec ça. J’espère au moins que t’es bien payé !

— Ça va.

— Et tu fais quoi de ce fric ? On sera bientôt médecins, je pige pas trop l’intérêt.

— Investissements : Bitcoin, or, marchés étrangers…

— T’es vraiment chelou ! Bon, je trouverai bien un truc à dire aux autres pour ton absence. Si je leur dis les vraies raisons, ils te trouveront encore plus bizarre et c’est pas comme ça que tu risques de retrouver une copine. Ça fait quand même plus d’un an que t’es célibataire ! T’es mon pote, je dois t’aider.

— J’imagine que je dois te remercier…

— De rien ! À plus, Léo !

— À plus, poto !

Un coup d’œil à sa montre : vitesse et rythme cardiaque en baisse. Maintenir une activité physique régulière faisait partie de ses résolutions, un moyen d’échapper au marasme de ses longues années d’études, durant lesquelles il avait négligé son corps.

Il arriverait en sueur chez NeuraCore. Avec un peu de chance, le protocole serait le même que la dernière fois : douche à l’arrivée, pyjama jetable et, en prime, une coupe gratuite façon boule à zéro.

NeuraCore faisait partie des rares entreprises privées encore implantées en Europe. Son département de neurosciences, à la pointe du progrès, s’attaquait aux maladies neurodégénératives. Autrement dit, le marché de la démence représentait une niche très lucrative pour quiconque parviendrait à mettre au point un traitement efficace.

Depuis plus de deux ans, Léo participait à un protocole pour cartographier précisément le cerveau de sujets sains et en analyser l’évolution. Les spécialistes parlaient de « paysages énergétiques cérébraux ». Les examens, même pour un étudiant en médecine, restaient complexes : scanners, IRM, électro-encéphalogrammes, prélèvements biologiques, tests cognitifs, enregistrement du sommeil… Un programme contraignant, certes, mais largement compensé par la rémunération.

Léo descendit de son vélo à quelques mètres de l’entrée du bâtiment. Un vigile se tenait devant une large porte vitrée. Le jeune homme le salua d’un signe de tête tout en sortant un badge de sa poche : son sésame pour accéder à ce site hautement sécurisé.

L’homme, impassible, ne bougea pas et s’adressa à lui d’un ton neutre :

— Le vélo reste dehors.

— Je suis ici jusqu’à demain matin. La dernière fois, il avait disparu… Hors de question que je prenne ce risque. Il y a forcément un endroit où le ranger. Sinon, je vous laisse expliquer à vos supérieurs que tous les tests du jour sont annulés.

Le vigile hésita, puis ouvrit la porte.

L’après-midi s’étira, puis vint une soirée interminable. Léo avait déjà subi cette batterie de tests deux ans plus tôt, mais il avait oublié à quel point ils étaient fastidieux. Son cerveau avait peut-être occulté leur pénibilité pour qu’il ne renonce pas au protocole.

Les mêmes machines. Les mêmes gestes. Les mêmes consignes. Une pensée l’effleura : il n’avait jamais vraiment cherché à comprendre ce qu’ils faisaient de toutes ces données. Il la chassa aussitôt. Après tout, il était payé pour ça.

Enfin, vers deux heures du matin, bardé d’électrodes, il sombra dans un sommeil sans rêves.

1 - La vallée

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Yaeline arriva en trombe sur le chemin menant au hameau et poussa la porte d’un chalet en bois. Le fracas fit sursauter Néméas qui enfilait sa chemise.

— T’es folle ! Tu m’as fait peur ! s’exclama-t-il.

— Agast ! Agast ! répéta Yaeline, haletante.

— Quoi, Agast ?

— Il a disparu !

— Comment ça, disparu ?

— Je me rendais dans les bois pour vérifier mes pièges à lapins…

La jeune femme s’interrompit pour reprendre son souffle.

— Et là, j’ai croisé Aslek ! Il était censé prendre la suite d’Agast au poste de garde, mais… il n’y était pas ! J’ai couru jusqu’à son chalet… Aucune trace de lui ! Dis-moi qu’il t’a bien remplacé hier soir ?

— Oui, il est venu… tout semblait normal. S’il s’était passé quelque chose, il aurait soufflé dans sa corne et nous l’aurions entendu dans toute la vallée ! Il y a sûrement une explication.

— J’espère ! Mais ça m’inquiète…

— Alors, allons le chercher.

L’expression de Néméas se durcit tandis qu’il passait un manteau de cuir et se dirigeait vers la porte. Avant de sortir, il décrocha du mur sa ceinture, où pendait son épée au fourreau.

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Ensemble, ils prirent la route du poste de garde, avançant d’un pas résolu. L’appréhension se lisait sur leurs visages.

Néméas fut le premier à reprendre la parole :

— Quand on l’aura trouvé, j’espère que son excuse sera valable. Sinon, je lui ferai regretter de m’avoir fait perdre mon temps ! Je devais affûter mes lames ce matin.

— Moi, j’avais prévu de chasser…

Yaeline repositionna la corde de son arc en travers de sa poitrine.

— Serais-tu aussi inquiète si c’était moi qui avais disparu ?

Yaeline soupira et esquissa un sourire narquois.

— Si tu avais disparu, ton père aurait rameuté toute la vallée ! Tu n’es pas n’importe qui, Néméas. Tu es le descendant d’une lignée prestigieuse, destiné à devenir Primus.

Il haussa les épaules.

— Cet héritage est aussi mon fardeau… Mon père refuse toujours de me passer le flambeau. Et surtout, devenir Primus semble déplaire à celle que je convoite.

— C’est clair que devenir une « génitrice », ce n’est pas pour moi. D’autres seront sûrement ravies d’endosser ce rôle. Pour l’instant, il faut retrouver notre ami. Lui, il n’a que nous.

— Tu as raison…

Néméas baissa les yeux, piqué au vif.

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Le poste de garde se dressait au sommet d’un promontoire rocailleux. Cette modeste construction de bois et de pierres surplombait la vallée et offrait un point d’observation idéal. Chacune des Cinq Vallées de la région avait le sien, ce qui permettait de conserver l’ensemble du territoire sous contrôle.

Aslek et Néméas, Gardiens de la Vallée-du-Bois, étaient les garants de la sécurité de leurs semblables. D’autres habitants, à l’instar d’Agast et Yaeline, pouvaient aussi participer au système de gardes nocturnes. La rétribution était modeste ; la fierté de protéger les siens suffisait amplement. Le prérequis était de valider des tests d’aptitudes, de condition physique et de capacité au combat.

Aslek, au fait de la disparition d’Agast, était assis sur un banc de pierre adossé au bâtiment. Il se redressa dès qu’il les aperçut approcher.

— Toujours rien ? s’enquit Yaeline.

Le guerrier, plus âgé qu’eux, se contenta d’un signe de tête négatif.

Néméas décida de prendre les choses en main :

— Aslek, fais ton tour de garde et préviens-nous si tu notes quelque chose d’anormal.

— Et comment ferai-je ? Agast a gardé la corne de signalement.

— Regarde dans le coffre du poste, il y en a une autre. Tu souffles un coup si tu vois quelque chose.

Aslek se contenta d’un hochement approbatif, puis s’éloigna d’un pas agile.

Néméas se tourna vers son amie et lui désigna le mur adjacent à la porte de la modeste construction :

— La torche à huile a disparu. Agast a dû voir quelque chose…

— Et s’y rendre pour voir ce que c’était ! conclut Yaeline.

— Il n’a pas dû aller très loin… Peut-être a-t-il glissé ?

— Ne parle pas de malheur.

— Quadrillons le secteur en restant à proximité des chemins. Jamais il ne se serait aventuré de nuit sur des zones trop escarpées…

Yaeline acquiesça et repartit d’un pas plus vif.

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Les deux amis inspectaient la zone ouest de la Vallée-du-Bois. À plusieurs reprises, ils s’étaient aventurés sur des sections rocheuses dangereuses, là où les falaises plongeaient à pic vers de profonds ravins. Leurs yeux scrutaient le vide, redoutant d’y découvrir un corps. Jusqu’à présent, ces observations morbides étaient restées vaines, et l’espoir de retrouver Agast vivant subsistait… mais l’inquiétude ne cessait de grandir.

Le soleil au zénith dardait ses rayons sur eux, annonçant l’arrivée imminente de la saison chaude. Les deux amis transpiraient à grosses gouttes, et seule une solide condition physique leur permettait de maintenir leurs efforts avec une telle intensité.

Ils accédaient désormais à des zones moins pentues quand Yaeline s’immobilisa et plissa les yeux pour mieux observer : plus loin, à l’orée d’une petite clairière, une forme gisait au sol.

Elle hurla pour avertir Néméas et se précipita vers la silhouette immobile. Le temps qu’il arrive, elle avait déjà retourné le corps inconscient. Il s’agissait bien d’Agast. Agenouillée, Yaeline tenait son visage près du sien.

— Il respire ! s’exclama-t-elle.

Néméas souffla, soulagé. Il observa le corps inerte de son ami : la torche à huile était à ses côtés et il portait toujours son poignard de chasse ainsi que la corne de signalement à sa ceinture.

— Il ne semble pas blessé… et ce n’est certainement pas un endroit où il aurait pu chuter… Que lui est-il arrivé ?

Yaeline posa la main sur son front.

— Il est brûlant ! s’exclama-t-elle.

— Il serait tombé malade ? Comme ça, d’un coup ?

— Qu’est-ce que j’en sais ? Je ne suis pas guérisseuse.

— Regarde son bras !

Elle se pencha pour mieux observer.

— On dirait des traces de piqûres… Ramenons-le au hameau. On ira chercher quelqu’un qui saura quoi faire.

Néméas n’écoutait plus son amie. Il venait de remarquer quelque chose d’étrange près du corps d’Agast : une forme sphérique, à peine plus grosse qu’un crâne, dont la partie supérieure était béante. Sa surface lisse rappelait un métal bruni, comme marqué par les flammes. Une simple charnière métallique permettait l’ouverture d’un couvercle. La terre autour formait un petit cratère, comme si un projectile avait frappé le sol.

Néméas y plongea la main et en retira une pierre étrange, à peine plus grosse qu’un poing, à la surface poreuse et irrégulière. Sa teinte oscillait entre pourpre, écarlate et brun selon l’angle de la lumière.

Les deux amis n’avaient jamais rien vu de semblable.

— Tu penses la même chose ? demanda Yaeline.

— La couleur me fait penser aux armes de Théia et de mon père…

— Incroyable ! Ce serait donc… du Blodium ?

Néméas se figea, sidéré à l’idée d’avoir devant lui une chose si rare qu’elle ne subsistait plus que dans les légendes et les armes transmises au fil des âges.

— Mais alors ! Les piqûres sur son bras ?

— Ça ressemble aux stigmates de l’Harmonisation… mais avec… cette pierre ?

L’expression de Yaeline s’assombrit.

— Tu as déjà entendu parler du mythe des Altérés ?

— Non…

— Ma grand-mère racontait que le Blodium était un cadeau… et une malédiction. Que ceux qui touchaient cette roche pouvaient perdre l’esprit. Dans les Terres Jorweliennes, on les appelait les Altérés, traqués pour leur lien avec le Blodium… Tu crois qu’Agast… ?

Un frisson parcourut Néméas, mais il répondit avec fermeté :

— Juste des légendes… Ce qui est sûr, c’est qu’Agast a trouvé quelque chose de précieux. Ça peut sauver les Cinq Vallées ! Ramenons-le au hameau.

Yaeline, troublée, acquiesça.

— Aide-moi à l’installer sur mon dos, dit Néméas.

— Entendu.

Ils se mirent en route, le cœur serré, l’esprit tourmenté, ignorant encore que leur découverte allait bouleverser leur destin.

2 - Agast

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Le chalet d’Agast s’élevait à l’écart du hameau. Comme beaucoup de constructions de la région, il était modeste : plus facile à chauffer pendant la saison froide et plus simple à entretenir en cas de travaux de rénovation.

Agast avait dix-neuf ans, soit un an de moins que ses deux amis. Il vivait seul depuis la mort prématurée de sa mère, emportée par une maladie foudroyante l’année précédente. Il n’avait aucun souvenir de son père, qui avait péri en défendant les Cinq Vallées alors qu’il était encore très jeune.

C’était un garçon simple, réservé et travailleur. Doué de ses mains, il maîtrisait l’art de cultiver la terre et produisait lui-même ses légumes. Il comptait parmi les rares habitants des Vallées capables de forger un couteau ou d’effectuer quelques travaux de ferronnerie. Sa réputation s’étendait aussi à la qualité du tannage des peaux qu’il réalisait.

Le jeune homme présentait également des compétences athlétiques indéniables. Moins grand que la plupart des hommes des Cinq Vallées, il compensait par une agilité redoutable et une vitesse hors du commun.

Bien qu’il participe aux gardes nocturnes de sa vallée, il n’était pas un Gardien comme Néméas. Néanmoins, il avait été formé aux arts du combat et s’entraînait régulièrement, se distinguant notamment dans le maniement des dagues et autres poignards.

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Yaeline et Néméas installèrent leur ami sur la couchette de son habitation. Il s’agissait d’un matelas de paille et de mousses séchées recouvert de peaux tannées par Agast lui-même.

Le jeune homme était toujours inconscient, aux prises avec un sommeil agité. Sa température corporelle restait anormalement élevée. Yaeline lui retira sa veste en cuir. Sa respiration était rauque et saccadée, et ses yeux s’agitaient sous ses paupières closes. Les marques de piqûres sur son avant-bras s’étaient presque estompées.

Yaeline humidifia un tissu et le porta aux lèvres d’Agast pour tenter de le réhydrater. À peine l’eau eut-elle touché sa bouche que son corps eut un léger soubresaut. Ses doigts se crispèrent un instant sur la couverture, puis tout retomba. Yaeline releva brusquement la tête.

— Que devrions-nous faire ? Solliciter la guérisseuse ? demanda-t-elle.

Néméas gardait les yeux fixés sur Agast.

— J’ai repensé à ton histoire d’Altérés... Si quelqu’un apprend pour le Blodium, avec Agast dans cet état, les plus anciens pourraient paniquer. On ne sait pas jusqu’où certains seraient capables d’aller.

— Mais enfin, ce sont des gens de notre communauté ! Des gens qui suivent les préceptes d’Aldus depuis toujours !

— De quels préceptes parles-tu ? Ce ne sont plus que des idées transmises oralement. Les écrits d’Aldus ont disparu il y a plus de trois générations, lors des guerres contre Jorwel et ses fanatiques.

— Ça ne veut pas dire qu’ils se retourneraient contre l’un des leurs.

— Tu n’en sais rien. Quand les gens ont peur, ils cherchent d’abord à se protéger. Si la légende des Altérés existe encore dans les mémoires, Agast risque surtout d’effrayer.

Yaeline baissa tristement les yeux.

— Excuse-moi. Nous sommes épuisés et inquiets pour Agast… Je ne suis pas certain que quiconque puisse nous aider. Nous ignorons de quoi il souffre. Mon hypothèse, c’est que tout comme une arme de Primus peut entrer en connexion avec la chair de son porteur, le minerai de Blodium en a fait de même avec Agast, et maintenant son corps réagit.

— Comme avec une infection ?

— Oui, voilà !

— Mais tu as touché le minerai également, et cela ne t’a rien fait !

— Pas faux…

Néméas réfléchit un instant.

— Une réaction ne se produit peut-être qu’au premier contact, ou pas avec tout le monde…

— Et que fait-on pour le Blodium justement ? Il faut sûrement en parler à ton père.

— Pas avant qu’Agast n’aille mieux, sinon nous ne pourrons pas justifier son état. Le lien sera trop évident, et trop de questions nous seront posées.

— Mais ce minerai est une bonne chose pour l’avenir des Cinq Vallées, n’est-ce pas ?

— Oui. Il ne reste plus que Théia et mon père comme Primus… Cela nous permettrait de forger de nouvelles armes.

— Mais les Primus sont les descendants d’Aldus et les armes sont transmises de génération en génération… Sait-on au moins comment en forger de nouvelles ?

— Pas à ma connaissance. Mais chaque chose en son temps. Il n’y a pas d’urgence concernant le Blodium. Mettons-le en sécurité pour le moment. Prenons d’abord soin d’Agast, et quand il ira mieux, on réfléchira à la suite.

La jeune femme hocha la tête, comme rassurée par cette décision.

Néméas alla prévenir Aslek qu’Agast avait été retrouvé et ramené chez lui. Il lui expliqua qu’Agast souffrait d’une forte fièvre et qu’il était retourné chez lui peu avant la relève de garde. Mais affaibli, il avait mis du temps à rentrer et Yaeline était arrivée à son logement avant lui. Aslek fut rassuré, mais sans s’émouvoir davantage. Ainsi, cette mésaventure passerait inaperçue.

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Le soir venu, avant de prendre son tour de garde, Néméas repassa voir ses amis. La fièvre semblait redescendre, mais Agast demeurait toujours inconscient.

Yaeline décida de rester à ses côtés cette nuit-là. Elle chargea Néméas de passer par le hameau afin de prévenir son jeune frère, qui, à son tour, informerait leurs parents qu’elle ne rentrerait pas.

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La nuit était tombée. La faible lueur d’une bougie éclairait la pièce. Yaeline était assise sur une couverture posée sur le plancher en bois, le dos contre le mur, près de son ami.

Elle lui tenait la main, murmurait à voix basse, chantait parfois doucement, puis, épuisée, finit par s’assoupir.

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L’aube pointait à peine quand un mouvement la tira de son sommeil : Agast venait de retirer sa main. La bougie s’était consumée jusqu’à la mèche, et la lumière blafarde du matin filtrait par la petite fenêtre, révélant ses traits tirés.

Yaeline ouvrit les yeux et vit le torse de son ami se soulever. Il était là. Toujours en vie. Un poids s’évanouit de sa poitrine.

Lentement, Agast entrouvrit les paupières, encore perdu aux frontières du réel.

— Agast ! lâcha-t-elle, plus fort qu’elle ne l’aurait voulu.

Il la fixa sans un mot. Puis son regard erra, désemparé, comme en quête d’un point d’ancrage. Ses traits se tendirent : d’abord l’incompréhension, puis quelque chose de plus profond, de plus trouble.

— Agast, répéta-t-elle, cherchant à l’ancrer. Tu nous as fait une sacrée peur !

— Où suis-je ? murmura-t-il, la voix rauque.

Il scruta Yaeline comme si elle surgissait d’un rêve, à la fois étrangère et familière.

Un silence pesant s’installa.

— Agast, tout va bien, assura-t-elle doucement.

Mais son souffle s’emballa.

— Agast ? Qui ? Je… je ne comprends pas… Tu… Tu es Yaeline !

Sa voix oscillait entre certitude et désarroi, comme s’il tentait de rassembler les fragments épars d’un souvenir brisé.

Un vertige le saisit.

— Je sais que tu t’appelles ainsi… et pourtant, je ne te connais pas. Je ne t’ai jamais vue, mais… je te reconnais !

Son teint devint livide.

— Je… je ne suis pas Agast ! lâcha-t-il.

D’un mouvement brusque, il se redressa. Son regard se figea, comme si le sol venait de se dérober sous lui.

Yaeline recula instinctivement et heurta une chaise, qui bascula dans un bruit sourd.

Le regard d’Agast s’affola, balayant la pièce avec une fébrilité grandissante. Il porta les mains à son visage, d’abord lentement, puis avec une nervosité de plus en plus marquée.

— Où suis-je ? Qu’est-ce qu’on m’a fait ? demanda-t-il, la gorge nouée.

L’air lui manqua. Il inspirait par à-coups, et plus il luttait, plus son corps se crispait. Ses doigts agrippèrent convulsivement ses vêtements, puis sa propre peau. Son regard revint sur la pièce, désespéré, en quête d’une faille, d’une réponse.

Puis il vacilla avant de s’effondrer sur la couchette, recroquevillé.

Yaeline, le cœur battant, comprit qu’il paniquait. Son désarroi résonna en elle ; elle bougea avant même d’en prendre conscience.

Elle s’agenouilla près de lui, posa une main sur son dos secoué de tremblements, puis l’attira doucement contre elle.

— Ça va aller, murmura-t-elle. Ça va aller…

Et elle espérait que ce soit vrai.

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Au matin, Aslek avait relevé Néméas de sa garde. Ce dernier se rendit directement chez Agast. En ouvrant la porte du chalet, il aperçut Yaeline assise sur la couchette. Elle était seule.

La jeune femme leva lentement les yeux vers lui. Une profonde tristesse se lisait sur son visage. Une expression que son ami ne lui avait encore jamais vue. Ce regard le foudroya, lui brisant le cœur. Ses yeux restaient embués de larmes, et ses joues en gardaient les sillons salés.

— Que s’est-il passé ? demanda-t-il d’un ton qu’il voulut le plus calme possible.

— Agast… Je ne sais plus quoi penser. Ce n’est plus Agast.

— Comment ça ? Où est-il ?

Yaeline inspira profondément. Elle ferma les yeux un instant comme si elle cherchait ses mots.

— Il s’est réveillé… Mais son regard… Sa façon de parler… Ce n’était plus lui… C’est quelqu’un d’autre…

Néméas se figea sur place.

— Il t’a fait du mal ?

Yaeline secoua lentement la tête, l’air accablé.

— Non… il était encore plus terrifié que moi…

— Et où est-il maintenant ?

— Je ne sais pas, souffla-t-elle. Il est parti.

L’expression de Néméas se durcit.

— Je pars le retrouver !

— Ne lui fais pas de mal ! Il n’est pas dangereux. Il est juste… perdu.

Néméas resta silencieux. Tout cela n’avait aucun sens. Il devait retrouver son ami.

3 - Tachypsychie

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Léo avançait au hasard des sentiers rocailleux, ses pieds nus meurtris par les aspérités du sol. L’état de confusion qui l’envahissait le rendait presque insensible à la morsure des pierres.

Dans un éclair fugace de lucidité, il s’efforça de reprendre le contrôle de ses pensées. Il savait qu’il perdait pied, que sa psyché menaçait de se briser. Inspirant profondément, il tenta de visualiser son esprit comme l’écoulement d’une rivière. Sa pensée tumultueuse était le courant. Il devait en apaiser les remous, en canaliser le débit, en maîtriser la fougue. Il prit plusieurs inspirations profondes. Peu à peu, le chaos mental se dissipa. Son esprit s’éclaircit.

Il avança vers un dégagement rocheux et, peu à peu, l’immensité du paysage s’imposa à lui. Le matin, baigné d’une lumière dorée, enveloppait les cimes d’un éclat presque irréel, faisant scintiller les neiges éternelles et révélant les moindres veinures de la pierre. L’air, vif et cristallin, portait le parfum minéral de la roche réchauffée par le soleil, mêlé aux effluves des herbes sauvages.

Tout autour, les montagnes se dressaient en colosses immobiles, majestueuses et inébranlables, comme si elles veillaient depuis des siècles sur ces terres reculées. Leurs crêtes acérées tranchaient le ciel d’un bleu profond, et dans les crevasses ombragées, des teintes d’azur et d’encre semblaient dissimuler d’anciens mystères.

En contrebas, il distingua le chalet d’où il venait, flanqué d’un petit groupe de maisons blotties contre le relief. Plus loin, les vallons se déployaient en vagues successives, atténuant la rudesse des cimes. Tout ici semblait hors du temps, comme si la grandeur des montagnes défiait l’entendement. Chaque détail vibrait d’une beauté vertigineuse, presque… artificielle.

Il s’assit sur un rocher, le front plissé sous la tension de ses pensées. Il devait comprendre. Il ferma les yeux et fouilla dans l’ombre de sa mémoire.

Quel est mon dernier souvenir ? NeuraCore !

Les images s’entremêlaient et se dérobaient.

NeuraCore… Le protocole… Je l’ai suivi. J’y ai passé la nuit… Après ça ? Rien. Je suis encore là-bas, c’est sûr. Je rêve ? Non. Impossible. C’est trop réel. J’ai déjà expérimenté des rêves lucides, et cela n’a rien de comparable. Non, j’en suis certain : je suis encore chez NeuraCore. Ils m’ont branché à leurs instruments. C’est une simulation… Une putain de simulation !

Sa colère monta, viscérale et brûlante.

Les enfoirés ! Ça ne faisait pas partie du protocole ! Ils vont me le payer !

Puis, une suspicion l’arrêta net.

Mais… pourquoi risquer de me piéger ainsi ? Ils savent que je pourrais me retourner contre eux. Ce serait insensé. À moins que…

Son souffle se coupa.

Et si… ils ne comptaient pas me laisser revenir ? Mais alors, comment justifieraient-ils ma disparition ? Ça n’a aucun sens.

Sa tête pulsait sous la pression des hypothèses. Les questions déferlaient, innombrables.

Pourquoi suis-je dans un autre corps ? Pourquoi ai-je le sentiment de pouvoir accéder à des fragments de la conscience de ce corps ? Cette fille… Je l’ai reconnue ! Et ce nom… Agast. Il m’est familier ! Même la langue qu’elle parlait… Je ne la connais pas, mais je la comprends. Je la parle !

Un vertige l’assaillit. Il porta ses mains à ses tempes, comme pour contenir l’effervescence qui menaçait de faire éclater son crâne.

Une idée traversa le chaos. Un nom s’imposa : Nick Bostrom. Un philosophe qui, trente ans plus tôt, avait ébranlé le monde scientifique avec une hypothèse vertigineuse : l’hypothèse de simulation.

Léo connaissait bien cette théorie. Elle le fascinait. Selon Bostrom, si l’humanité venait un jour à créer une simulation avec des consciences indépendantes, cela prouverait que nous vivons déjà, très probablement, dans une telle simulation.

Un frisson parcourut son échine.

J’étais peut-être déjà dans une simulation. Et maintenant… j’en ai simplement changé. NeuraCore serait l’intermédiaire. Une bascule, d’un monde simulé à un autre.

L’idée semblait délirante. Pourtant…

Et si mon esprit, simple programme de conscience, avait écrasé celui qui habitait ce corps avant moi ? Serait-ce… un bug ?

Une migraine lancinante broya ses pensées.

Un bug. Oui… pourquoi pas ? Beaucoup voient les incohérences de la physique moderne comme la signature d’un encodage défaillant. Le monde quantique, avec sa superposition des états, défie la logique. Même les anomalies astronomiques, contredisant le modèle du Big Bang, pourraient n’être que des erreurs de calcul, des artefacts d’une simulation ayant ses limites…

Un courant glacé lui parcourut la nuque.

Et si certains troubles psychiatriques n’étaient que des erreurs de programmation ? Des glitches dans l’interface de la réalité ?

Il s’interrompit, haletant. Son esprit dérivait à nouveau, emporté par la tempête des conjectures. Il força son souffle à ralentir.

Ou alors… suis-je devenu fou ? Non…

Non ! Cette réalité, je la ressens. Elle ne se superpose pas à mon ancienne. Elle EST. Distincte. Différente. Irréfutable.

Il pressa son front du bout des doigts.

Distincte ? Mais oui ! Peut-être qu’il ne s’agit pas de simulation. Peut-être s’agit-il… d’univers parallèles. Plusieurs réalités, coexistantes. J’ai simplement glissé d’une ligne à une autre. Mais alors, qu’est-il arrivé à mon corps d’origine ? Ai-je disparu ? Me suis-je dédoublé ? Suis-je encore chez NeuraCore ? Et si mon « moi » initial était rentré chez lui, laissant ici… une copie de sa conscience ?

Léo blêmit.

Je ne serais plus Léo. Juste… une réplique.

Un instant, le silence. Puis une nouvelle angoisse le dévora.

Ces raisonnements sont égocentriques. Et si Agast, lui, était réel ? Si j’ai pris son corps… qu’est-il devenu ? A-t-il basculé à son tour, dans mon monde ?

Sa poitrine se souleva, oppressée. Il ferma les yeux.

Assez. Calme-toi. La science fonctionne en soumettant les hypothèses aux expériences. Alors… expérimente. Cette réalité est là, tangible. Explore-la !

Un long souffle quitta sa gorge. Une vague d’apaisement, fragile, coula dans ses veines.

Léo se redressa, scrutant ce corps étranger. Tout était différent. La lumière, d’abord. Plus vive, plus saturée, comme si le spectre des couleurs était amplifié. Sa vision, d’une acuité déconcertante, découpait chaque détail du paysage avec une précision presque surnaturelle.

Je vois comme Agast. Avec ses yeux.

Léo frissonna.

Comment peut-on savoir ce qu’un autre perçoit ? Et si je vivais là une expérience inédite… une plongée dans la perception d’un autre être ?

Cette idée éveilla en lui une excitation presque enfantine.

Il ferma les yeux, écouta. Les sons étaient plus nets, plus riches. Un bruissement d’ailes, le frémissement du vent dans l’herbe…

Mais son corps le troubla davantage. Il se sentait… différent. Plus rapide, plus affûté. Comme s’il avait troqué une bicyclette de ville pour un vélo de course, chaque muscle vibrant d’une puissance contenue. Il savait d’instinct que ce corps était taillé pour des prouesses qu’il n’aurait jamais crues possibles.

C’était une sensation grisante.

Un peu plus loin, le murmure d’un ruisseau attira son attention. Il s’approcha et découvrit, à ses abords, une flaque étincelante sous les rayons du soleil, où dansaient mille scintillements.

Léo se pencha sur son reflet et vit apparaître un visage… Le sien ? Ou plutôt celui d’Agast : un visage jeune aux traits délicats, encadré d’une chevelure blonde aux mèches indisciplinées, aux yeux d’un vert subtil, vifs et presque inquisiteurs. Une barbe naissante dessinait une ombre sur des joues encore juvéniles. En inclinant la tête, son reflet l’imita, cette image étrangère se mouvant au rythme de ses expressions.

Soudain, un bruit le tira de sa contemplation : des pas. Légers, mais précipités.

Quelqu’un approchait.

4 - Sincérité

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Un jeune homme à la carrure imposante avançait d’un pas résolu, son aura lourde de menaces. Ses cheveux bruns, tirés en arrière, se nouaient en une queue de cheval. Une barbe taillée court, ombrant ses traits, lui donnait un air plus âgé qu’il ne l’était. Son regard, brûlant de colère, était braqué sur Léo. Une épée pendait à son flanc, accentuant l’intimidation qu’il dégageait.

— Agast ! rugit-il, la voix vibrante de fureur. Qu’as-tu fait à Yaeline ?

Son pas ne faiblit pas. Il se planta devant Léo, menaçant, le dominant de toute sa stature.

D’instinct, Léo recula. Son corps, mû par une mémoire étrangère, se tendit, prêt à réagir.

— Réponds-moi ! Pourquoi Yaeline est dans cet état ?

— Néméas… souffla Léo.

— Au moins, tu n’as pas perdu ta langue ! Alors, parle !

Léo sentit sa gorge se nouer.

Que dire ? Comment lui faire comprendre l’inexplicable ?

— Cela va te sembler fou, mais…

Il chercha ses mots, la voix hésitante.

— Je ne suis pas Agast… ou plus tout à fait…

Néméas se figea. Ses poings, crispés, tremblaient.

— Qui es-tu, alors ? gronda-t-il. Et qu’est devenu Agast ?

— Je… je m’appelle Léo.

Sa voix, bien que fébrile, était sincère.

— J’ignore où est Agast. Je sais seulement que… je me suis retrouvé dans son corps. J’ai accès à certaines de ses connaissances… Je sais que tu es Néméas…

Néméas resta immobile, le souffle court, les yeux rivés sur lui.

Quelque chose n’allait pas.

Il s’approcha lentement, comme on approche un animal blessé dont on ne sait plus s’il reconnaît encore les siens.

— Agast…

Le nom resta suspendu entre eux.

Léo ne répondit pas. Il le regardait sans vraiment le regarder, perdu, incapable de soutenir cette intensité.

Les mâchoires de Néméas se crispèrent.

— Arrête ça.

Il fit un pas de plus.

— Arrête de me regarder comme si tu ne me connaissais pas.

Sa voix monta malgré lui.

— C’est moi. Néméas.

Rien. Juste cette hésitation, ce flottement dans le regard d’Agast… non. Pas Agast.

Le doute s’insinua en lui, froid, brutal.

— Non…

Il secoua la tête, comme pour chasser une idée absurde.

— C’est impossible.

Sa voix se fit plus basse, plus dure.

— Ces histoires d’Altérés… ce ne sont que des légendes.

Mais le regard en face de lui… Ce n’était pas celui de son ami.

D’un geste brusque, il attrapa Léo par le bras.

— Regarde-moi.

Léo obéit aussitôt. Trop vite. Trop docilement.

Et dans ses yeux, Néméas ne retrouva pas Agast. Il y vit autre chose.

Une peur brute. Désorientée. Presque animale.

Sa prise se relâcha d’elle-même.

Un silence lourd tomba entre eux.

— Bordel…

Le mot lui échappa dans un souffle.

Il recula d’un pas.

— Tu dis que tu n’es pas lui…

Son regard se durcit de nouveau, comme pour se raccrocher à quelque chose de solide.

— Alors dis-moi qui tu es.

— Je… Je m’appelle Léo…

La voix tremblait.

Néméas l’observa longuement.

— Léo…

Il répéta le nom comme s’il en éprouvait l’étrangeté.

— Et Agast ?

— Je ne sais pas…

Cette fois, Néméas ne répondit pas tout de suite. Il passa une main sur son visage, comme pour reprendre pied.

— Qu’est-ce que c’est que ce bordel…

Son regard se perdit un instant dans le vide, puis revint se fixer sur lui.

— On rentre.

Il marqua une pause, puis ajouta, plus froidement :

— Mais ne fais rien de stupide.

Léo hocha la tête, presque instinctivement.

— Tu marches devant.

⸸ ⸸ ⸸

Ils s’installèrent tous les trois sur la petite terrasse en bois qui jouxtait l’habitation d’Agast. Le crépitement du feu soulignait le silence lourd entre eux. Yaeline leur avait servi de l’eau. Une marmite, suspendue au-dessus des flammes, dégageait un parfum d’herbes aromatiques.

Léo l’observa discrètement. Il découvrit une jeune femme au charme naturel, loin des artifices auxquels il était habitué dans son monde. Ses vêtements simples laissaient deviner une silhouette athlétique, forgée par l’effort. Ses cheveux châtains ondulés étaient attachés en une queue de cheval souple qui accompagnait ses gestes. Ses yeux, vifs et bienveillants, portaient à la fois douceur et feu.

Lorsqu’elle surprit son regard, il détourna aussitôt le sien.

À côté, Néméas, avec une adresse brutale, achevait de dépecer un lapin. La lame de son couteau fendait la chair avec une précision instinctive. Il préparait les morceaux pour le ragoût, et cette tâche semblait l’apaiser.

Ils commencèrent à manger tous les trois dans une atmosphère tendue.

— Merci pour ce repas. C’est… délicieux, dit Léo.

Aucun des deux ne réagit. Ni sourire, ni parole.

— L’endroit où vous vivez… C’est magnifique.

Toujours rien. Léo baissa les yeux, mais persista :

— Je vous dis la vérité. Je ne sais pas ce qu’il est arrivé à Agast. Peut-être que nos consciences se sont superposées.

Il tapota sa tempe de son index.

— Peut-être qu’il est encore là, quelque part… Ou peut-être qu’il a pris ma place, dans mon monde…

Il scruta leurs visages avant de reprendre d’une voix plus basse :

— Je ne veux pas qu’il disparaisse. Je sens que c’est quelqu’un de bien. Il mérite votre amitié. Je n’ai jamais voulu lui voler sa place.

Quelque chose se relâcha dans l’attitude de Néméas.

Léo saisit l’instant :

— Je vais vous raconter mon histoire et tenter de répondre à vos questions. Mais avant cela, accepteriez-vous de répondre à quelques-unes des miennes ?

Néméas se tourna vers Yaeline. Elle acquiesça d’un signe de tête.

— Pose-les, tes questions, fit Néméas.

Léo inspira profondément.

— Où sommes-nous ?

— Dans la Vallée-du-Bois. L’une des Cinq Vallées, répondit Yaeline.

— Les… Cinq Vallées ? C’est… un pa— ?

Il réalisa aussitôt l’anomalie. Il parlait leur langue, et pourtant, le mot « pays » semblait ne pas exister. Comme si cette notion même leur était étrangère.

Il changea de piste :

— Et… cette planète ? Comment s’appelle-t-elle ?

Néméas haussa un sourcil, perplexe.

— Quelle étrange question !

Mais Yaeline intervint :

— Attends. Je crois comprendre.

Elle réfléchit un instant, puis ajouta :

— Aldus nous a enseigné que notre monde est un astre, tournant autour du soleil. Les anciennes croyances disaient que nous étions au centre de tout, mais Aldus a prouvé le contraire. Notre monde s’appelle Sol.

— Sol ? murmura Léo, ébranlé.

— Évidemment, grogna Néméas, levant les yeux au ciel. Le sol, c’est ce sur quoi on marche. Quoi de plus naturel ?

Yaeline pencha légèrement la tête.

— Tu viens… d’un autre monde ?

Léo, troublé, chercha sa réponse.

— Je n’en suis pas certain… Peut-être.

Néméas, agacé, intervint :

— Tu en as encore beaucoup, des questions absurdes ?

— Oui… Beaucoup. Et notamment sur ce que tu as dit à propos des Altérés. Et du… Blodium ? J’ai besoin de comprendre… Je sais que tout cela vous paraît insensé, mais croyez-moi… c’est tout aussi étrange pour moi.

Léo posa lentement ses mains sur ses genoux et fixa ses deux interlocuteurs d’un air grave.

— Alors, laissez-moi vous raconter qui je suis et d’où je viens.

Il marqua une pause, rassemblant son courage.

— Je m’appelle Léo. J’ai vingt-cinq ans. Et je viens d’un monde… très différent du vôtre.