Prologue - Ferveur
Le sol vibrait sous les pas de ses compagnons. Les chants de guerre couvraient le vent, une psalmodie grave, hypnotique.
Âgé d’à peine dix-sept hivers, Kael marchait parmi les guerriers du Bastion, la troupe d’élite de Waldhari. La tisane de combat lui brûlait encore la gorge ; ses pupilles dévoraient la lumière, convertissant chaque éclat en tension musculaire. Son cœur battait plus fort, plus vite, martelant son thorax pour imposer un rythme de guerre, comme si le Fluur, lui-même, coulait dans ses veines.
Pas de peur. Pas de fatigue.
Seulement la ferveur. Celle d’un dévot marchant vers son destin.
Devant lui, la plaine s’étendait, souillée du sang des guerriers tombés avant eux, ceux qui avaient tenté d’empêcher les Impurs d’atteindre l’Arche. Puis, contre toute attente, les Élus, porteurs de la volonté de Waldhari, avaient ordonné l’ouverture des lignes. Les cinq adversaires avaient reçu l’autorisation d’approcher le monolithe.
Ce temps de grâce était révolu. L’ordre divin résonnait désormais dans chaque esprit : anéantir les intrus. Aussi puissants soient-ils, ces cinq-là n’étaient que chair face à l’armée des Fidèles. Kael et ses frères formaient l’élite, les instruments choisis.
Ils encerclaient déjà les Impurs. Leur fin était proche. Enfin, Waldhari s’incarnerait pleinement. Sa voix résonnerait dans le monde, libérée de toute entrave.
Un silence bref, presque solennel, précéda le tumulte.
Puis les ordres claquèrent.
Kael referma ses doigts sur la garde de son épée : le métal, glacé, lui parut plus réel que sa propre chair. De l’autre main, il leva sa rondache en bois, tandis qu’une seconde était fixée dans son dos. Sa cuirasse de combat, renforcée aux jointures, lui donnait, comme à ses frères d’armes, l’allure d’un guerrier prêt à mourir debout.
Son souffle se condensait en volutes régulières, synchronisées au rythme du peloton qui avançait. Le Fluur vibrait dans ses veines, reliant chaque être, chaque pas, chaque battement. Ils n’étaient plus des hommes : ils étaient Waldhari.
Les silhouettes ennemies se détachèrent dans la brume glacée : cinq êtres, dressés face à une armée.
L’un maniait deux lames vivantes, qui ondulaient autour de lui comme des serpents métalliques, sifflant et se tordant à chaque respiration.
Un autre, massif, frappait de ses poings englobés dans une carapace de Blodium ; chaque coup résonnait comme un marteau sur l’enclume, capable de briser pierre et os.
Une femme, protégée par un guerrier qui virevoltait dans les rangs ennemis, semblait asservir les vaincus à sa volonté.
En retrait, un cinquième comblait les failles et maintenait la cohésion du groupe, pivot silencieux autour duquel s’organisait la défense.
Un cri jaillit dans la ligne.
À l’arrière, les trente archers du Bastion décochèrent une volée de flèches. Kael eut un bref sourire en voyant l’un des cinq adversaires s’effondrer, transpercé.
Un nouvel ordre fendit l’air : la charge.
La première vague, celle des lanciers, s’abattit sur les Impurs. Le fracas des armes et les cris se fondirent en une seule onde, brouillant pour Kael la limite entre sa propre existence et celle de ses compagnons.
Il eut la certitude d’assister à quelque chose qui dépassait la guerre. Ce n’était plus un combat : c’était une naissance. Celle d’une force à la fois divine et monstrueuse.
Autour de lui, les Fidèles hurlaient le nom de Waldhari, leurs voix s’entrechoquaient, se mêlant en un grondement collectif qui faisait trembler le sol gelé sous leurs pas. Le vent lacérait leurs visages, mais plus rien n’avait de prise.
La peur s’était dissoute.
La mort aussi.
Il ne restait que la foi. Mourir, c’était rejoindre le Fluur, la promesse sacrée de se dissoudre et de fusionner avec l’essence de leur dieu.
Kael et ses frères atteignirent la ligne de front.
Les premiers chocs furent terrifiants.
Un Impur jaillit d’entre les rangs, son sabre vibrant comme une créature vivante. Deux guerriers du Bastion tombèrent avant d’avoir compris.
Kael leva sa rondache juste à temps.
L’impact fut brutal, une décharge qui remonta jusqu’à son épaule. Son bras se tordit sous la force du coup, l’articulation grinçant comme si quelque chose cédait sous la peau. Le bois se fêla, craqua, puis éclata. Il recula d’un pas, le souffle coupé, les doigts engourdis par la secousse.
À sa droite, un frère d’armes fut arraché à la ligne, le torse fendu jusqu’à la colonne. Le sang jaillit en volutes sombres, chauffées par l’air glacé.
Tout vibrait : le sol, l’acier, l’air saturé d’électricité et de cris. Le monde entier semblait se fissurer sous la violence des corps qui s’entrechoquaient.
Le guerrier dansant disparut, avalé par la mêlée.
Un rugissement s’éleva, plus profond que tous les autres, un son à la fois terrifiant et magnifique dans sa fureur.
Le titan aux bras d’acier venait d’apparaître.
Le Perpétuel.
Ses poings, gainés de Blodium, frappaient avec une puissance inhumaine. Jamais Kael n’aurait cru que des Impurs puissent canaliser ainsi la matière sacrée. Ce qu’il voyait lui rappelait la force même de Waldhari : le Fluur devenu poing.
La rage et la foi se mêlèrent dans son sang. Il se rua en avant. Les autres reculaient, mais lui voulait frapper. Servir.
Un compagnon bondit avant lui. Baal. L’Élu du peloton. Un vétéran. Une légende du Bastion.
Le Perpétuel abattit son poing. Baal esquiva, pivota, et sa lame entailla la chair de l’Impur. Un filet sombre jaillit, dense comme une résine en fusion.
Mais le monstre ne broncha pas. D’un revers, il pulvérisa deux guerriers trop proches ; des éclats de cuir, de sang et d’os retombèrent sur la glace.
Baal revint à l’assaut. Kael se lança à ses côtés, criant le nom de Waldhari.
Leurs coups frappèrent de concert, précis, furieux.
Mais cette fois, le Perpétuel anticipa.
Il tourna légèrement le buste, leva son bras avant même que Baal n’avance, et frappa dans le vide.
Le coup porta.
Baal n’eut pas le temps de se protéger. L’impact le prit de plein fouet : un craquement sec, un souffle arraché, puis son torse céda comme une coque trop fragile.
Le corps disloqué heurta Kael. La chaleur épaisse du sang l’enveloppa.
Le choc le plia en deux. Sa cage thoracique se contracta, l’air s’échappa d’un seul bloc. La douleur remonta en onde le long de sa colonne, puis éclata derrière ses yeux.
La lumière se brouilla ; le monde se rétracta.
À genoux, haletant, il percevait à peine la bataille : un déferlement de cris, de prières, de métal et de chair broyée.
Tout se dissolvait.
Il leva les yeux une dernière fois.
Au loin, il vit la femme s’effondrer et le colosse hurler.
Le Fluur s’éteignit.
Le ciel se referma.
Puis, le néant.
1 - Kael
Kael était le fils de modestes paysans. Ils vivaient dans l’un des villages qui entouraient les sources chaudes. Là-bas, à l’extrême Est des Terres de l’Arche, le froid régnait en maître. L’air y gelait les poumons, et pourtant, la vie persistait, agrippée aux îlots de chaleur nés des nappes volcaniques souterraines. Autour des bassins fumants, des champs étroits s’étendaient, nourrissant quelques bêtes et les hommes qui s’y accrochaient.
Ses parents faisaient partie de ces gens qu’on appelait les Tribus des Sources. D’autres peuplades vivaient dans des conditions plus hostiles encore, sauvages et guerrières. Mais Waldhari avait apporté la paix. Désormais, tous lui étaient soumis.
Les Tribus des Sources avaient pour devoir de fournir les vivres nécessaires aux armées de Waldhari. Et, selon les anciens accords, chaque famille devait offrir son premier enfant au Bastion : le lieu où résidait le Maître. Nul ne savait exactement où il se trouvait, sinon qu’il se dressait quelque part au cœur des montagnes, dissimulé aux yeux du monde.
Les jours de Kael s’écoulaient simplement. Depuis l’aube, il aidait souvent son père près des bassins fumants. Le froid mordait, mais la terre y restait tiède, gorgée de vapeur. L’enfant s’y accrochait, obstiné, les doigts engourdis, traînant les paniers plus qu’il ne les portait. Son père lui disait souvent de rentrer, mais Kael secouait la tête et continuait. Il voulait aider, simplement. Faire sa part.
Le soir, sa mère l’asseyait près du feu et lui apprenait les lettres. Elle traçait sur une planchette les signes les plus simples pendant qu’il répétait, concentré, les lèvres serrées. Il retenait vite. Sa curiosité était vive, presque trop pour son âge. Quand le feu faiblissait, elle devait lui retirer la planche des mains pour qu’il aille dormir. Ses parents s’en étonnaient parfois, sans comprendre ce qui le poussait déjà à ne rien faire à moitié.
Kael venait d’avoir six ans. Sa mère portait un nouvel enfant, et elle approchait du terme. Rien ne laissait présager que cette journée ne ressemblerait pas à toutes les autres.
Ce jour-là, le blizzard recouvrait tout. Le vent faisait gémir les toits, et la vapeur des sources se mêlait à la neige, formant un voile épais où tout semblait irréel.
C’est dans cette tempête qu’une silhouette apparut au bout du sentier. Elle avançait seule, tache sombre dans la blancheur. Pas un villageois n’osa aller à sa rencontre. On reconnaissait un Précepteur de Waldhari à son port et à la lame qu’il portait : un Élu.
Un des anciens le guida jusqu’à la demeure des parents de Kael. Le couple comprit aussitôt. Ils avaient toujours su que ce jour viendrait, mais rien ne les préparait à voir un étranger venir réclamer leur enfant.
Ils restèrent pourtant droits, fiers, comme la coutume l’exigeait.
L’Élu entra, accepta le feu et le repas qu’on lui offrait. Il parlait peu. Ses yeux, d’un gris presque métallique, semblaient sonder tout ce qu’ils regardaient.
Kael se souvint plus tard de la façon dont il observait les flammes, sans jamais cligner des yeux, comme s’il cherchait quelque chose dans leur mouvement.
Au matin, il se leva avant l’aube. Son manteau encore humide, il s’approcha du lit où dormait Kael.
La mère s’interposa d’un pas, puis s’arrêta.
L’Élu la fixa sans un mot. Il n’eut pas besoin d’en dire davantage.
Alors, dans un silence presque solennel, elle recoiffa son fils, l’enveloppa dans une couverture et déposa un baiser sur son front.
Son père, debout près du seuil, posa une main sur son épaule.
Aucun d’eux ne parla.
Ils savaient qu’ils ne le reverraient jamais.
Rien ne pouvait changer ce qui devait être.
Dans le ventre de sa mère, la vie bougeait déjà, rappel cruel que la naissance et la perte ne faisaient qu’un.
Kael sentit qu’on le prenait par la main.
Il ne comprenait pas.
La veille encore, sa mère lui avait promis de lui montrer comment tracer une nouvelle lettre.
Dehors, le vent hurlait.
Il pleura, se débattit, appela sa mère.
Elle ne répondit pas.
Son père, figé près du seuil, ne bougea pas.
Quand le garçon franchit la porte, le froid lui lacéra aussitôt la peau.
Ses sanglots se perdirent dans le tumulte du blizzard.
L’Élu ne se retourna pas. Il marchait d’un pas régulier, implacable.
Kael trébuchait dans la neige, tiré par la main de l’Élu.
Derrière eux, le village s’effaçait, avalé par la tempête.
Sa mère resta longtemps dehors, malgré le froid, guettant leur silhouette qui s’amenuisait dans le blanc.
Quand elle ne vit plus rien, elle rentra, referma la porte et s’effondra.
Tel était l’ordre de Waldhari. Dans les territoires de l’Est, chacun l’acceptait.
Ce tribut, aussi cruel soit-il, était la marque de leur loyauté.
Et paradoxalement, ils en tiraient fierté.
2 - Bastion
Les premiers mois passés au Bastion restaient dans l’esprit de Kael comme un mélange d’images nettes et de souvenirs brumeux. Certains détails lui étaient restés gravés, d’autres s’étaient dissous dans un flou irréel.
Il se souvenait pourtant très bien de l’impression d’écrasement qu’il avait ressentie en découvrant pour la première fois la Salle Ardente.
Ce vaste espace avait été creusé au cœur même de la montagne. Là résidait Waldhari. Dans la salle, un lac de lave s’étendait, ses reflets rouges dansant sur la pierre. Une coulée ininterrompue alimentait le bassin avant de disparaître sous la roche. Mais ce n’était pas la lave qui l’avait le plus marqué.
Au centre de la salle, sur un piédestal de pierre finement sculpté, reposait une sphère, polie à la perfection. Sa surface, entre métal et minéral, luisait d’un éclat rouge profond, presque vivant, comme si quelque chose y respirait.
Dans les contrés d’où il venait, même les enfants en avaient entendu parler. Les peuples l’appelaient la Pierre de l’Âme.
C’était Waldhari.
Pas une personne. Pas un visage. Autre chose.
Au pied du piédestal, plusieurs coussins étaient soigneusement disposés. Sur l’un d’eux, une fillette d’une dizaine d’années était assise. De la sphère jaillissait une multitude de filaments, de toutes tailles, animés d’un mouvement lent, ondulant, presque respirant. Ils s’enfonçaient dans la chair de l’enfant : au niveau du crâne, du cou, des épaules nues.
L’esprit de Kael, celui d’un garçon de six ans, ne pouvait saisir ce qu’il voyait. Il avait seulement ressenti un mélange d’émerveillement et de terreur. La chaleur de la salle lui brûlait la peau, et pourtant il frissonnait.
Devant la solennité des lieux, la ferveur muette des adultes présents, il avait compris, instinctivement, qu’il se trouvait en présence du divin.
Ce sentiment s’était confirmé lorsque la fillette s’était levée. Elle avait pris la sphère entre ses mains et s’était avancée vers lui.
Kael, fasciné, n’avait pas bougé. Ses yeux s’écarquillèrent en découvrant son visage : deux globes d’un blanc vitreux, sans iris. Sa peau, d’une pâleur maladive, n’avait plus rien de l’enfance : elle semblait flétrie, fanée.
Arrivée à deux pas de lui, tenant la Pierre de l’Âme contre elle comme un trésor inestimable, elle inclina la tête avec une grâce presque mécanique.
Puis, de sa voix douce et enfantine, elle prononça des mots que Kael n’oublierait jamais :
— Bienvenue, jeune Kael. Tu es désormais chez toi ici. Les autres garçons seront tes frères. Les filles, tes sœurs. Vous prendrez soin les uns des autres. Tu vivras pour nous, et nous, Waldhari, vivrons à travers votre chair. Jusqu’au jour où nous, Unité, pourrons nous incarner totalement dans ce monde.
Ces paroles, Kael les connaissait aujourd’hui par cœur. Il doutait pourtant de les avoir réellement comprises ce jour-là. Peut-être même ne les avait-il pas mémorisées. Il les avait entendues tant de fois depuis.
Mais il aimait croire qu’elles s’étaient gravées en lui dès cette première rencontre.
Une autre chose que Kael n’avait jamais oubliée, c’était sa rencontre avec Pietr.
Au Bastion, chaque nouvel enfant se voyait attribuer un parrain, un enfant plus âgé chargé de l’orienter. Pietr avait dix ans, quatre de plus que lui, et il devint son premier repère dans cet univers clos.
Le Bastion n’avait ni saisons ni ciel. Seulement la pierre et la chaleur de la lave.
Le premier soir, lorsque le choc de sa rencontre avec Waldhari s’était dissipé, les larmes étaient revenues. Incontrôlables. Une femme, chargée de veiller sur les plus jeunes, l’avait pris par la main pour le conduire vers les dortoirs. Le couloir était silencieux, ponctué seulement du bruit de leurs pas nus sur la pierre.
Entre deux sanglots, Kael avait demandé d’une voix brisée :
— Quand… quand est-ce que je pourrai rentrer chez moi ?
La femme s’était arrêtée. Elle s’était agenouillée face à lui, les mains posées sur ses épaules. Ses yeux étaient pleins de fatigue, mais non de cruauté.
— Jamais, mon garçon.
Sa voix était douce, presque tendre.
— Il faut que tu comprennes. Comme te l’a dit Waldhari, tu appartiens désormais à cet endroit. Accepte-le, et tout ira bien.
Les mots restèrent suspendus dans le couloir vide.
Kael s’était remis à pleurer, appelant sa mère. Sans rien dire, la femme lui reprit la main et le guida jusqu’à une porte en bois. Elle l’ouvrit.
— Il y a des habits pour toi sur l’étagère, dit-elle. Pietr t’expliquera le reste.
La pièce était petite : deux lits, une lampe à huile, et un coffre au pied de chaque couchette. C’était presque un privilège. Le précédent compagnon de Pietr, plus âgé, avait été transféré vers d’autres quartiers.
Pietr leva la tête. Il avait les cheveux sombres et les traits déjà durs, comme taillés dans la pierre du lieu. Ses yeux, pourtant, gardaient quelque chose de doux, une lueur d’enfant qui n’avait pas encore disparu.
La femme referma la porte derrière eux, les laissant seuls.
— Comment tu t’appelles ? demanda le garçon d’un ton calme.
— Kael, répondit l’autre entre deux reniflements.
— Moi, c’est Pietr.
Il le dévisagea un instant, puis ajouta :
— Tu n’as pas besoin d’être triste. Ici, on prend soin les uns des autres.
Il tendit la main vers lui. Kael hésita un instant, puis la serra.
C’était un contact chaud, humain, dans un lieu où tout semblait de pierre et de silence.
3 - Fluur
Les jours s’effilochaient, indiscernables. Sous la tutelle de Pietr, Kael s’adaptait à la vie au Bastion. Tout y suivait un ordre précis, comme un organisme régi par son propre battement. De cette contrainte émergeait une forme de clarté : la compréhension que l’ordre pouvait être une forme de survie.
Le matin, les enfants assimilaient. Écriture, calcul, observation des cycles naturels : faune, flore, climat. Il ne s’agissait pas d’apprendre, mais de disséquer. Comprendre les mécanismes de la création. Identifier les connexions. Savoir où le vivant dominait… et où il devait plier.
L’après-midi, le corps relayait l’esprit. Entraînement, résistance, adaptation. On forgeait des réflexes. On s’exposait au froid, à la douleur, à la faim ; non par cruauté, mais pour calibrer la machine humaine à son environnement. Sur les plateaux, dans la morsure de l’air, ils apprenaient à devenir une partie intégrante des terres gelées : ni maîtres, ni proies, mais éléments d’un même système.
Chaque jour était rythmé par un moment : l’Unité.
En milieu de journée, tout le Bastion se rassemblait dans la Salle Ardente. Une lumière singulière y régnait, née du lac de lave qui occupait le fond de la vaste salle circulaire. La surface incandescente se reflétait sur la roche, embrasant les parois de rouge, comme si la pierre elle-même saignait lentement.
La température n’était pas suffocante. La montagne respirait. De longs puits naturels traversaient la roche jusqu’à la surface et apportaient un air frais.
Cette douce chaleur imposait un mode de vie particulier. Les habitants se déplaçaient pieds nus, vêtus de tuniques légères ou de pantalons de toile souple. Rien de luxueux, seulement un ordre fonctionnel, sans ornement inutile.
Dans la Salle Ardente, les piliers sculptés, les torches et la lueur minérale du lac de lave composaient une paix méthodique, presque liturgique.
Kael, parmi les plus jeunes, se tenait souvent derrière Pietr. Le silence s’imposait de lui-même : nul ne parlait, et respirer semblait déjà un privilège. Il ne savait pas encore ce qu’il devait ressentir ; il observait.
Au centre, sur le piédestal, reposait la sphère qu’il savait désormais abriter l’essence de Waldhari. La fillette, installée sur les coussins, y demeurait reliée en permanence par quelques filaments d’un rouge carmin.
La plupart du temps, elle restait immobile. Mais parfois, sans prévenir, elle se levait. Ses mouvements étaient lents, précis, comme s’ils répondaient à une volonté étrangère. Elle soulevait alors la Pierre de l’Âme, la maintenant entre ses mains, contre son ventre.
Elle se mettait en marche parmi les habitants du Bastion. Hommes et femmes se tenaient debout ou agenouillés, les yeux clos ou tournés vers elle. Lorsqu’elle passait, elle posait la main sur un front, frôlait une joue, effleurait une épaule. Par instants, la sphère réagissait : un filament s’en échappait pour se fixer dans la chair de ceux qu’elle touchait. Le contact ne durait qu’un instant, mais il suffisait à transformer les visages : les traits se détendaient, les regards se perdaient, dans l’abandon d’une paix absolue.
Kael, lui, n’osait pas fermer les yeux. Il guettait chaque geste, fasciné, sans savoir quel rôle lui revenait dans cette scène. La sérénité du lieu, la ferveur contenue de chacun, lui inspiraient un sentiment de confort inattendu, quelque chose d’aussi apaisant qu’un souvenir, aussi doux qu’une présence maternelle.
Ce ne fut qu’à l’âge de huit ans, soit deux ans après son arrivée, qu’il comprit réellement ce qu’était l’Unité. Une fois par an se déroulait l’Initiation. L’année précédente, il avait été jugé trop jeune. Cette fois, il allait y participer.
Un soir, un tuteur vint le chercher dans sa chambre. Kael comprit aussitôt qu’un événement exceptionnel se préparait. Il lança un regard inquiet vers Pietr, installé sur sa couchette.
— Ne t’inquiète pas, Kael. Tout ira bien. Je l’ai fait, moi aussi. Tu verras, c’est une bonne chose.
Kael acquiesça et suivit le tuteur dans les couloirs. Leurs pas résonnaient sur la pierre tandis que la lumière des torches glissait le long des murs.
Six autres enfants les rejoignirent. Kael les connaissait. Deux seulement étaient comme lui : des Rapportés, comme on les appelait ici, sans jugement ni méchanceté. Les quatre autres étaient nés au sein du Bastion.
Les tuteurs les laissèrent seuls, face à cette symbiose imparfaite entre matière vivante et inerte. Pourtant, aucune menace ne semblait émaner de l’être. On y percevait même une forme d’harmonie, une évolution manquée, ou peut-être simplement inachevée.
La fillette décharnée s’avança de quelques pas, son fardeau plaqué contre elle comme une excroissance.
Kael ne l’avait pas observée d’aussi près depuis longtemps. Le choc fut immédiat, froid, glaçant. Sa peau ressemblait à une membrane asséchée, tendue sur l’ossature, parcourue de fissures tel un parchemin flétri, craquelé. Des zones suppuraient lentement, exsudant un liquide jaune, visqueux, qui séchait en croûtes fragiles. L’odeur, âcre, celle d’une chair trop longtemps confinée et déjà gagnée par la putréfaction, à peine masquée par les onguents, lui souleva le cœur.
Kael ressentit alors comme une déconnexion. Une partie de lui se figea, incapable de hiérarchiser ce qu’il voyait. Il sentit qu’il y avait là quelque chose d’anormal. Sans pouvoir encore le formuler, il comprit que Waldhari ne se contentait pas de l’habiter : il la consumait. Son essence la vidait peu à peu de sa substance. Il la dévorait lentement pour continuer à se mouvoir à travers elle.
Puis elle parla. Sa voix était ferme mais éraillée, comme un souffle venu d’un corps trop usé pour le porter :
— Nous sommes heureux que vous fassiez partie du Bastion. Si vous êtes ici, ce soir, c’est que nous pensons que vous êtes prêts à vous lier au Fluur.
La fillette fit un signe, et les enfants, disposés en demi-cercle, s’approchèrent. D’un autre mouvement de la main, elle leur indiqua de s’asseoir. Elle leva la sphère au-dessus d’elle. Sa respiration semblait saccadée, chaque mouvement lui coûtait. Puis, d’un geste lent, elle exposa la Pierre de l’Âme devant son visage.
Ce qui suivit dépassait tout ce que Kael aurait pu concevoir.
La pierre se mit à pulser, projetant une lueur dense, presque liquide. De sa surface jaillirent des filaments, des milliers de structures flexibles, vibrantes, animées d’une motricité propre. Ils se déployèrent comme une marée consciente, cherchant leurs cibles.
Kael eut un sursaut. Les filaments atteignirent les sept initiés. Une douleur fulgurante lui transperça le crâne, aussitôt remplacée par un froid apaisant. Son corps se relâcha. Ses pensées se dissolvaient, aspirées vers une immensité qu’il ne comprenait pas.
Pendant un instant, il eut la certitude de ne plus exister seul. Son propre nom lui échappa. Quelque chose glissa en lui, effaçant les contours de son être. D’autres voix affluaient, d’autres esprits : des fragments de souvenirs, des impressions qui n’étaient pas les siennes. Des visages, des éclats, un murmure immense vibrant d’une conscience unique.
Il sentit ce courant, le Fluur, l’envelopper, l’intégrer, puis se retirer lentement.
Quand il rouvrit les yeux, il respirait avec peine. La salle était silencieuse.
Autour de lui, les autres restaient immobiles, les traits apaisés, presque sereins.
La fillette, porteuse de la sphère, vacilla un instant. Ses jambes tremblaient, incapables de soutenir la charge interne. Un filet de sang glissa de sa narine avant qu’elle ne retrouve sa place sur les coussins.
Kael ne sut jamais combien de temps tout cela avait duré. Il garda seulement la sensation d’un abandon total, la certitude d’avoir touché quelque chose d’immense.
Il avait compris : chacun d’eux n’était qu’une goutte, et toutes ces gouttes formaient un courant.
Voilà ce qu’était le Fluur.
Waldhari en était la forme éveillée, l’œil omniscient.
Ce jour-là, une infime part de cet être supérieur s’était insinuée en lui.
Plus tard, Kael comprendrait que les Élus étaient ceux chez qui cette part s’exprimait plus fort. Ils avaient été choisis.
Dès lors, l’Unité devint le moment qu’il attendait le plus. Chaque jour, elle lui permettait d’effleurer à nouveau ce qu’il avait ressenti cette nuit-là : la chaleur du Fluur, l’écho du divin et la certitude d’appartenir au Tout.
4 - Frères
La salle d’entraînement vibrait d’un écho sourd ; à chaque impact, la résonance du bois se perdait dans la pierre avant de revenir, comme un souffle. Kael s’entraînait seul, une épée en bois à la main, face à un mannequin.
Entre deux enchaînements, des bruits de pas se firent entendre. Kael se retourna. Un large sourire illumina son visage lorsqu’il reconnut le visiteur.
— Pietr ! Tu es de retour.
Pietr afficha toutes ses dents, s’avança fièrement et offrit une accolade à son ami.
Kael venait d’avoir quatorze ans. Les années passées au Bastion lui avaient déjà valu d’être le parrain de deux plus jeunes. En général, après quelques mois, les enfants prenaient leurs marques et se liaient plutôt avec ceux de leur âge. Pour Kael et Pietr, ce fut différent : malgré leurs quatre années d’écart, ils étaient restés très proches. Une amitié indéfectible, fraternelle.
Pietr était désormais un guerrier accompli ; il se murmurait même qu’il pouvait prétendre devenir l’un des plus jeunes Élus du Bastion. Il rentrait tout juste d’une période de surveillance de l’Arche. Des troupes y étaient postées en permanence afin de contrôler cet endroit stratégique que les Impurs convoitaient.
— Alors, comment c’était ? lança Kael.
— L’Arche… c’est quelque chose, répondit Pietr avec un air énigmatique.
— Comment ça ?
— Ça ne ressemble à rien que je connaisse. Une structure qui n’a rien à faire là. On sent qu’elle n’appartient pas à ce monde. Même le Fluur, si discret loin du Bastion, semblait troublé.
Kael écoutait, les yeux écarquillés, partagé entre admiration et jalousie.
Pietr prit un air malicieux.
— Tu sais, cette rumeur qu’on entendait avant mon départ…
— Qui disait que la capsule d’un Impur allait arriver ?
Pietr acquiesça, un éclat dans le regard.
— C’était donc vrai ?
— Oui, répondit Pietr, triomphant.
— Incroyable. Ça veut dire de nouvelles armes ! Tu auras sûrement la tienne !
Pietr éclata de rire.
— Ne nous emballons pas, dit-il en se dirigeant vers le râtelier des armes d’entraînement.
— D’ailleurs… demanda Kael, les Élus, comment deviennent-ils capables de manier les armes de Blodium ?
— Si Waldhari juge un guerrier digne, il lui lègue un fragment de son être.
— Comme lors de l’Initiation ?
— Oui, mais plus profondément.
— J’avais entendu des rumeurs.
— Cela ne concerne que le Cercle Intérieur.
Kael écarquilla les yeux.
— Tu en fais partie ?
Pietr esquissa un sourire.
— Depuis peu.
— Impressionnant ! Alors tu pourras éclaircir une chose… On dit que Waldhari peut s’exprimer à travers ses Élus, même sans la Pierre de l’Âme. C’est vrai ?
— Oui. Nous portons tous une part infime de son essence ; les Élus, un peu plus. Dans certaines circonstances, cette essence peut émerger et parler à travers l’un de nous.
— Je vois…
— Trêve de bavardages, conclut Pietr en saisissant une épée en bois. Montre-moi si tu n’as pas trop régressé en mon absence.
Pietr se mit en garde haute et avança en effectuant trois petits pas rapides.
Kael changea ses appuis, prêt à parer l’assaut.
Le choc fut puissant. L’impact du bois résonna.
Kael ne flancha pas et tenta aussitôt de reprendre l’initiative.
Pietr restait plus rapide : c’était lui qui dictait le rythme.
Le jeune guerrier para un coup bas, pivota, puis enchaîna trois passes d’un geste sûr. Le Fluur pulsait en lui comme un second battement de cœur. La chaleur montait, dense, mais il refusa de rompre sa concentration.
Ils échangèrent plusieurs passes d’armes, alternant phases offensives et défensives.
Pietr esquiva une nouvelle attaque, le visage fermé. Il bougeait avec cette aisance des combattants formés depuis l’enfance : précis, silencieux, presque trop rapide pour être humain.
— Pas mal, lança-t-il, essoufflé. Tu commences à sentir le courant.
Kael acquiesça sans répondre, haletant, la sueur perlant à son front. Il avait grandi. Ses épaules s’étaient élargies, sa mâchoire durcie. Mais ses yeux restaient ceux d’un garçon qui cherchait encore à comprendre le monde.
Pietr se dirigea vers le râtelier. Il s’empara d’une rondache en bois et en lança une à Kael, qui la rattrapa de justesse.
— C’est bien de manier ta lame seule, dit-il, mais voyons ce que tu vaux avec un bouclier.
Kael, peu convaincu, passa l’avant-bras dans la sangle. Pietr esquissa un sourire.
— Souviens-toi : le bouclier n’est qu’un consommable. Il encaisse un, deux coups, parfois trois… ensuite, il éclate. Et pendant ce temps, toi, tu gagnes du temps pour frapper.
Sans prévenir, Pietr fondit sur lui. Le choc résonna contre la pierre. Kael para tant bien que mal ; son bras vibrait à chaque impact. Pietr enchaîna, plus vite, plus fort. Les frappes s’enchaînaient. Puis, d’un revers brutal, il fracassa la rondache : le bois vola en éclats.
Kael recula d’un pas, pris de court. Pietr se jeta de nouveau sur lui et heurta son torse du plat de sa propre rondache. Kael tomba à la renverse.
L’entraînement était terminé. Pietr, haletant, lui tendit l’avant-bras pour l’aider à se relever.
— Tu viens d’apprendre plusieurs choses, souffla-t-il. D’abord : un bouclier n’est qu’un répit.
Kael, encore essoufflé, esquissa un sourire.
— C’est pour ça que les autres tribus n’en portent pas ?
— Exactement. Et c’est aussi pour ça que nous, les guerriers du Bastion, en portons deux en général. Ce n’est pas infaillible, mais ça peut sauver ta peau. Et n’oublie pas : une rondache, c’est aussi une arme. Utilise-la pour frapper, surprendre, casser le rythme de l’adversaire.
Kael acquiesça en silence, songeant à la rapidité de l’échange. Il retourna vers le râtelier, mais Pietr leva la main.
— Assez. On ne bat pas la fatigue ; on apprend à l’écouter.
Ils reposèrent leurs armes et s’assirent sur un banc de pierre. Un puits de lumière, percé en hauteur dans la roche, éclairait la salle d’entraînement d’une clarté oblique. Des torches aux murs luttaient contre l’obscurité des recoins.
Le silence s’étira. Sans oser lever les yeux, Kael demanda :
— Pietr… le dernier porteur de Waldhari, le garçon, pourquoi a-t-il tenu si peu de temps ?
— Certains tiennent deux ou trois ans. D’autres, à peine quelques semaines. On dit que tout dépend de la façon dont Waldhari les choisit. Parfois, il privilégie l’endurance : des corps très sensibles au flux, capables de le canaliser longtemps. Mais ce choix coûte cher. Ces individus sont souvent parmi les plus prometteurs du Bastion. Les perdre, c’est affaiblir le tout.
— Et quand il choisit quelqu’un de plus faible ?
— Alors, le corps brûle vite. Mais au moins, il a servi. Waldhari ne rejette personne. Chaque vie peut lui être utile.
Kael resta silencieux un moment, les mains jointes sur ses genoux.
— C’est une forme de justice, dit-il enfin.
— Oui. Et de miséricorde aussi. Même ceux qui n’auraient pas trouvé leur place peuvent rejoindre le Fluur en devenant porteurs.
— Tu crois qu’ils restent conscients, quand il prend possession d’eux ?
Pietr releva lentement la tête. Dans la pénombre, ses yeux reflétaient des flammes lointaines.
— Je ne sais pas. Je pense qu’ils sont au plus près du Fluur. Dans un état de plénitude.
— Le corps souffre pourtant.
— Le corps n’est rien. Nous sommes tous prêts à l’offrir à Waldhari.
Kael hocha la tête. Le silence retomba, plus lourd cette fois.
Des pas précipités approchèrent. Un jeune initié déboula.
— Pietr ! Kael ! Il faut venir. Les chefs des tribus sont arrivés. Le Conseil vous autorise à assister à la cérémonie.
Pietr se redressa aussitôt. Il fixa Kael d’un air étrange, puis lui fit un signe bref, l’invitant à le suivre.
5 - Dévotion
La grande salle baignait dans une lumière rouge sombre. La chaleur venue du lac ardent rendait l’air presque liquide.
Kael n’avait jamais vu autant de guerriers étrangers réunis en ce lieu. Trois groupes distincts de six à huit individus, leurs chefs respectifs en tête, se tenaient à distance respectueuse du piédestal, gardés par six Élus de Waldhari. Seuls manquaient les deux en faction près de l’Arche et des territoires adjacents.
Le premier groupe était constitué de guerriers imposants et hirsutes. Leurs visages et leurs bras massifs, apparents sous leurs capes de fourrure, étaient couverts de tatouages. Kael connaissait cette tribu : on les appelait les Fils des Montagnes. Leur chef, Thorvald, avançait tête nue, le visage figé, le regard comme gravé dans la pierre.
Le deuxième groupe comptait des individus plus grands et plus élancés. Ils arboraient des peaux tannées, couvertes de symboles spiralés. Leurs mouvements étaient lents, presque cérémoniels. Kael ne les avait jamais vus.
Les derniers, vêtus de cuir sombre, portaient des colliers d’os et de dents animales : les Drennars, réputés pour leur sauvagerie.
Au centre, le piédestal. La sphère de Waldhari reposait sur son socle. Le porteur, un garçon d’une dizaine d’années, se redressa sur les coussins et prit la Pierre de l’Âme dans ses mains.
Il fit péniblement quelques pas : sa jambe droite traînait derrière lui, presque inerte. Kael nota la blancheur cadavérique du membre qui dépassait sous sa toge beige. Les orteils, noircis, semblaient minéralisés, pétrifiés avant que la vie ne les quitte. La gangrène était à un stade avancé. Ses côtes saillaient sous la toge ; chaque inspiration lui volait un fragment de vie.
Il leva la sphère haut devant lui et parla d’une voix dissonante, mélange de voix enfantine et de râle discordant, comme si une corde vocale était paralysée.
— Nous vous saluons, peuples de l’Est. Depuis longtemps, nos tribus ont cessé de se faire la guerre. Une menace plus grande est sur le point d’advenir. Nous devons unir nos forces. Nous pouvons faire de chacun de vous, chefs respectifs de vos tribus, nos Élus, et vous permettre d’acquérir une force que vous ne soupçonnez même pas.
Deux chefs inclinèrent la tête. Le troisième, le plus grand et le plus élancé, ne cilla pas et prit la parole :
— Tu nous donnes ce pouvoir, mais tu nous asservis par la même occasion.
Le ton, sec et tranchant, claqua comme une accusation. Personne ne s’adressait ainsi à Waldhari, et tous le savaient. Le temps sembla se suspendre avant que Waldhari, à travers la bouche de l’enfant, ne réponde calmement :
— Un fragment de nous sera en vous. Vous ne perdrez pas votre libre arbitre. Mais il est vrai que vous serez à même de ressentir le Fluur. Et ressentir ce courant, l’éprouver, même faiblement, vous conduira inexorablement à nous servir. Non par crainte. Non par devoir. Mais par compréhension de ce que nous sommes en réalité.
Sa voix vibrait d’une résonance étrange, amplifiée par la pierre.
Le silence qui suivit fut étouffant. Kael sentit le Fluur vibrer faiblement. Son écoulement venait de changer. Il remarqua l’un des Élus rapprocher la main de la garde de son sabre.
Le chef rétif hésita un instant à répondre, puis retrouva sa contenance et regarda tour à tour ses homologues des autres tribus :
— Faire la paix avec eux est une chose. Mais nous avons nos propres croyances. Elles sont le fondement de nos valeurs. Ce que tu proposes n’est pas compatible avec ce que nous sommes. Je vais devoir décliner ton offre.
L’assemblée se crispa. Chacun était prêt à dégainer, mais personne n’osa bouger, de crainte de précipiter le chaos.
L’enfant s’avança lentement, la Pierre de l’Âme serrée contre sa poitrine. Les hommes du chef glissèrent la main sur le manche de leurs lames d’os, gravées de motifs tribaux. Dans tout l’Est, seuls les habitants du Bastion possédaient du fer véritable, extrait d’une veine cachée dans les montagnes.
L’homme eut un mouvement de recul lorsque l’enfant ne fut plus qu’à un pas. Kael crut lire dans son regard une lueur mêlée de dégoût et de terreur.
Le porteur tendit la Pierre de l’Âme devant lui et parla dans le même temps :
— Nous comprenons ce que tu dis. Mais avant que toi et les tiens ne partiez, nous tenions à ce que tu entrevoies l’offre que tu refuses.
Alors, subitement, les filaments s’éveillèrent. Ils jaillirent de la sphère, innombrables, avalant l’espace entre le chef et l’enfant. L’homme porta la main à la poignée de son arme, mais l’arborescence de Blodium avait déjà pénétré sa chair. Il se relâcha d’un coup, telle une marionnette désarticulée. Sa posture s’affaissa, pourtant il demeura debout, comme soutenu par une force invisible.
Lentement, il ramena ses mains vers son visage, presque entièrement recouvert par un maillage de Blodium, véritable treillis organique.
Tous s’étaient écartés, sidérés. Les compagnons du chef, figés, ne savaient que faire.
L’homme porta ses deux pouces à ses orbites et appuya. La résistance céda dans un bruit humide. Le sang s’écoula lentement, dense, traçant deux sillons jusqu’à la commissure de ses lèvres. Un râle s’échappa de sa gorge, aussitôt étouffé par les filaments qui s’y engouffrèrent.
Ses deux pouces disparurent totalement dans les orbites, avalés par les cavités béantes.
Le corps se tendit, convulsif. Puis il se souleva, lentement, tiré vers le haut par les fils de Blodium. Ils s’enroulaient autour de lui comme des nerfs en quête d’un ancrage.
Il sembla résister encore un instant, puis s’affaissa.
Doucement, les filaments se rétractèrent, redéposant le corps inerte sur le sol de pierre.
En quelques instants, la surface de la Pierre de l’Âme redevint lisse, et l’enfant déclara :
— Il s’est opposé au Fluur.
Kael comprit que ce geste n’était pas une punition : c’était un message envoyé à toutes les tribus.
Devant la chute de leur chef, ses hommes dégainèrent.
L’Élu le plus proche de Kael réagit aussitôt.
Kael eut à peine le temps de voir les filaments jaillir du pommeau de l’arme de l’Élu lorsque celui-ci dégaina, pour venir se ficher dans la chair de sa main et de son avant-bras.
L’Élu glissa au cœur du groupe de six, puis, tel un danseur d’un autre monde, s’anima. Quelques heurts d’acier éclatèrent, vite remplacés par le son d’une lame qui tranchait cuir et chair, et par des cris de douleur et d’agonie.
En quelques instants, les six guerriers gisaient au sol, dans une mare de sang, rejoignant leur chef dans la mort.
Kael resta sidéré. Il y avait dans les gestes de l’Élu quelque chose de pur, d’effrayant, une harmonie qui dépassait l’humain. Ce qu’il venait de voir le répugnait autant qu’il l’attirait : la grâce froide d’un système parfait. Il savait que les Élus n’étaient plus de simples combattants, mais il n’aurait jamais imaginé une telle puissance.
Le calme revint. Les deux chefs restants et leurs hommes s’agenouillèrent, les yeux clos.
Le jeune porteur se posta devant eux :
— Parfait. Nous allons pouvoir procéder. Vous deux allez faire partie de nos Élus.
Pietr se rapprocha de Kael et lui murmura à l’oreille :
— Souviens-toi de ce que tu vois. C’est ainsi que la foi s’étend.
Kael, les yeux encore écarquillés, acquiesça sans même s’en rendre compte.
6 - Sources
Les semaines qui suivirent la cérémonie furent agitées dans tout l’Est.
Depuis la mort du chef du peuple Spirale, les attaques s’étaient multipliées autour des villages des Sources. Greniers incendiés, troupeaux abattus, routes rendues impraticables. Pas de batailles rangées. Pas d’assauts frontaux. Seulement des coups rapides, précis, visant ce qui permettait aux villages de tenir.
Waldhari répondit comme il l’avait toujours fait : des Élus furent envoyés dans la région, chacun à la tête d’un petit groupe. Officiellement pour inspecter et rassurer, officieusement pour rappeler que l’ordre tenait toujours.
Ce matin-là, Baal rassembla quatre combattants devant le portail du Bastion.
— On part vers les Sources, dit-il simplement. Inspection de plusieurs villages. Restez attentifs.
Il n’ajouta rien d’autre.
Ils quittèrent le Bastion sans attendre.
Baal était un Élu. Il marchait en tête, silhouette droite, allure régulière.
À ses côtés avançait Minsk, pas un Élu, mais un vétéran endurci. Son équipement, réparé plus d’une fois, portait les marques d’anciennes campagnes. Son regard ne quittait jamais l’horizon.
Derrière eux marchaient Pietr, Kael et Eran, un autre novice, à peine plus âgé que Kael.
La marche fut longue. Le froid mordait les doigts à travers les gants doublés de fourrure, mais Kael semblait y puiser une énergie nouvelle. Il commentait les reliefs, posait des questions, se proposait pour porter les charges les plus lourdes. Il souriait parfois, sans raison précise, comme si le froid lui faisait du bien. Être enfin sur le terrain le rendait léger.
Pietr répondait peu. Il se contentait d’observer. Eran, lui, écoutait surtout, oscillant entre excitation et nervosité.
Ils atteignirent le premier village à la tombée du jour.
Rien d’anormal.
Les maisons basses entouraient les bassins fumants, la vapeur s’élevait paisiblement dans l’air glacé. Les habitants les accueillirent sans crainte. On leur offrit à manger et un endroit où se reposer. Kael observa les lieux avec attention, troublé par une impression de déjà-vu qu’il ne parvenait pas à saisir.
Ils repartirent à l’aube.
Le second village figurait sur la même liste. Semblable, d’après les cartes. Pourtant, à mesure qu’ils approchaient, Kael sentit quelque chose se nouer en lui. Une tension diffuse, presque physique. L’air semblait plus lourd. Le silence, trop étiré.
Ils aperçurent les premières volutes de vapeur.
Baal s’arrêta net.
Aucun bruit ne venait du village. Pas de voix. Pas de pas. Aucune fumée de foyer. Une porte battait doucement sous le vent.
— Armes, dit Baal.
Les lames quittèrent les fourreaux.
Kael sentit son cœur s’emballer. À chaque pas, des détails s’imposaient à lui sans qu’il sache pourquoi. L’angle d’un mur. La forme d’un porche. Un arbre tordu près d’un bassin fumant.
Puis la compréhension s’imposa, brutale.
Ce n’était pas un village quelconque.
Les traces du pillage étaient partout. Des greniers éventrés. Des sacs de vivres déchirés dans la neige. Des bêtes égorgées, laissées sur place.
Un corps gisait près d’une maison, déjà figé par le froid.
Kael reconnut la demeure avant même d’y penser. Le seuil. La porte. L’endroit exact où, enfant, il s’était souvent arrêté pour regarder la vapeur s’élever au matin.
Sa maison.
Baal fit un signe bref.
Minsk se déplaça pour couvrir l’arrière. Baal s’avança seul entre les bâtisses, tandis que les filaments de Blodium s’ancraient déjà dans sa chair.
Le premier cri éclata aussitôt.
Des silhouettes surgirent de toutes parts.
Trop proches.
Le premier choc fut brutal. Baal fut aussitôt happé par plusieurs assaillants à la fois. L’air vibra autour de lui ; quelque chose se tendit dans l’espace. Le métal résonna contre le métal, sec, répété, presque trop rapide pour être suivi.
Minsk jura et se projeta en avant, couvrant les novices sans hésiter. Sa lame traçait des arcs courts, précis. Il frappait pour contenir, pas pour tuer.
Kael sentit le Fluur frémir. Pas une vague. Pas une force. Une pression sourde, intérieure, qui alourdissait sa respiration.
— Restez groupés ! cria Minsk.
C’était impossible.
Trois hommes surgirent face à Kael, Pietr et Eran. Des lames d’os, des protections de cuir, des visages marqués de symboles spiralés. Ils ne criaient pas. Ils avançaient vite.
Le premier choc faillit faire lâcher le bouclier de Kael. L’impact lui remonta dans l’épaule, jusqu’au cou. Il recula d’un pas, glissa sur la neige tassée. Son adversaire revint aussitôt, trop proche, trop rapide.
Kael frappa. Sa lame mordit un avant-bras. L’homme grogna mais ne recula pas.
Quelque chose pulsa en lui.
Le Fluur.
Pas autour. En lui.
Ses gestes s’enchaînèrent sans qu’il les pense vraiment. Il dévia une attaque, heurta de l’épaule, sentit le souffle chaud de l’autre sur son visage.
L’odeur de la sueur, du cuir, du sang.
Un cri.
Eran.
Kael tourna la tête trop tard.
Eran s’effondra, les mains plaquées à sa gorge. Le sang jaillit entre ses doigts. Ses yeux cherchaient quelque chose. Quelqu’un.
Kael voulut avancer.
Mais son opposant se jeta sur lui.
Ils s’entrechoquèrent lourdement. Kael tomba à genoux, le souffle coupé. L’assaillant leva sa lame.
Tout sembla ralentir.
Kael leva les yeux.
Il n’y vit ni haine, ni fureur.
Seulement une détermination farouche.
Son bras bougea seul.
La lame s’enfonça sous la mâchoire, profondément. Il sentit la résistance céder, la chaleur jaillir sur sa main. Les yeux de l’homme s’écarquillèrent, stupéfaits.
Kael le maintint un instant.
Puis le corps s’affaissa.
Il venait de tuer.
Sa main tremblait encore.
Un cri rauque retentit derrière lui.
Minsk chancela, une lame fichée dans le flanc. Il tenta de se redresser par réflexe, avant de s’effondrer lourdement dans la neige.
Pietr abattit l’un des assaillants d’un coup net, précis. Baal, enfin libéré, mit fin au combat avec une froideur presque inhumaine. Ses mouvements étaient trop fluides. Trop justes. En quelques instants, tout fut terminé.
Les survivants prirent la fuite.
Le silence retomba.
Kael resta à genoux, les mains couvertes de sang déjà glacé. Autour de lui, la vapeur des sources continuait de s’élever, indifférente.
Baal observa les corps un instant.
— On se replie.
Personne ne protesta.
En quittant le village, Kael se retourna une dernière fois. Il ne ressentait ni colère, ni tristesse. Seulement une absence nouvelle, lourde, qu’il ne parvenait pas encore à nommer.
Il comprit que certains lieux ne vous rendaient jamais vraiment ce qu’ils vous avaient pris.
Ils vous laissaient repartir avec autre chose à la place.
7 - Oraison
Deux années s’étaient écoulées. Cela avait demandé du temps et de multiples affrontements ; mais le peuple Spirale avait été entièrement écrasé ou soumis.
Kael avait désormais dix-sept ans. C’était un guerrier accompli, estimé pour ses compétences malgré son jeune âge. L’ardeur, la rigueur et la discipline qu’il mettait dans son entraînement imprégnaient toute sa vie au Bastion.
Pietr était devenu l’un des Élus de Waldhari, succédant même à Baal comme garde personnel de leur maître.
Depuis quelque temps, une effervescence contenue agitait le Bastion. Tous savaient qu’une guerre approchait : l’aboutissement de l’entreprise de Waldhari. Sa victoire assurée permettrait à son essence de s’incarner pleinement dans ce monde.
Toutes les tribus de l’Est étaient désormais unifiées sous son égide, dirigées par une vingtaine d’Élus. Jamais son armée n’avait été aussi puissante. Certains s’aventuraient déjà vers l’Ouest, perturbant les échanges commerciaux et le transit entre Cétas et les villages alentour.
Les plus fougueux réclamaient l’assaut. Le lieu où résidait l’un des Impurs, celui qu’on nommait le Perpétuel, était connu. La Reine Pâle avait longtemps eu un domaine identifié, mais elle semblait s’être terrée depuis peu dans un refuge secret. Waldhari, toutefois, refusait encore : le moment n’était pas venu. Et si personne n’osait remettre sa parole en question au Bastion, certaines tribus, galvanisées par la puissance nouvelle de leurs Élus, peinaient à contenir leurs pulsions destructrices.
Au Bastion, Waldhari passait la plupart de son temps seul. Fait inhabituel : depuis plusieurs jours, l’Unité n’avait plus eu lieu. Beaucoup étaient inquiets. D’autres, désemparés. Pour la plupart, c’était une privation insupportable.
Les Élus les plus proches, dont Pietr faisait partie, tentaient de rassurer les autres : Waldhari avait besoin de toute sa concentration pour suivre, à travers le Fluur, le déroulement des événements en cours.
Enfin, au cinquième jour de sa retraite, Waldhari convoqua tout le Bastion : plusieurs centaines d’âmes, parmi lesquelles une trentaine d’enfants et une centaine de guerriers.
Au crépuscule, les tambours résonnèrent dans les galeries de pierre. Les couloirs se vidèrent aussitôt. Tous savaient que l’appel venait de la Salle Ardente.
Kael s’y rendit parmi les premiers. Le passage principal s’ouvrait dans un souffle chaud, et une odeur d’encens saturait déjà l’air.
Sur les dalles, des enfants passaient entre les rangs, portant de larges coupes d’argile où brûlaient des herbes grasses. Ils enduisaient les mains des fidèles d’huiles dorées, destinées à « purifier le lien » avant la communion. La lumière rouge du lac de lave au fond de la vaste salle se mêlait aux volutes bleutées de la fumée, dessinant des halos mouvants sur les visages.
Les guerriers s’agenouillaient sans un mot. Certains tremblaient, d’autres se balançaient doucement d’avant en arrière. Le murmure du Fluur, d’ordinaire si ténu, se faisait sentir jusque dans la moelle. Il vibrait à une fréquence basse, organique, qui faisait frémir la pierre sous les genoux. Le Bastion lui-même semblait respirer à l’unisson de son dieu.
Le corps d’un garçonnet d’à peine six ans gisait sur les coussins. Arrivé au Bastion depuis peu, son esprit fragile n’avait pas résisté à l’appel du Fluur. Waldhari l’avait choisi pour porteur, effaçant toute trace de volonté. Seul demeurait un souffle docile, une enveloppe prête à servir la voix du dieu.
Lorsque le corps s’anima, signe de la présence de leur maître, un frisson parcourut la salle entière. Les yeux de l’enfant, d’un blanc laiteux, reflétaient la lumière du brasier, et les filaments qui le reliaient à la Pierre de l’Âme palpitaient lentement, comme un cœur sur le point d’éclater.
Le silence tomba sur la salle, épais comme un linceul. Puis l’enfant leva les bras et sa voix dissonante résonna contre les parois :
— Le moment est venu. Le troisième Impur se trouve désormais sur ces terres : les Terres de l’Arche. Tous les éléments sont en place. Une convergence inexorable. Nous avons lu le Fluur, et il n’y a plus aucun doute. Tout va se jouer à l’Arche, d’ici quelques jours. Vous, nos guerriers, vous y rendrez. Vous partirez demain, et chaque tribu de l’Est convergera en ce point. Vous écraserez les Impurs et, ainsi, la mécanique finale de ce monde ne pourra plus s’accomplir. Plus de règles. Plus de limitations. Nous, Waldhari, Unité, pourrons alors nous incarner pleinement… et devenir Trinité dans ce monde.
Les murs vibrèrent comme sous l’effet d’un séisme. Le souffle chaud du lac monta, fit vaciller les torches, puis s’éteignit presque. La chaleur retomba d’un seul coup, aspirée par le vide laissé dans la voix.
Certains guerriers s’effondrèrent, secoués de spasmes, leurs mains crispées sur la pierre. D’autres restaient prosternés, les yeux révulsés, murmurant des prières sans mots.
Le Fluur vibrait encore, faible mais continu, comme un écho sous la peau. Kael, lui, demeurait immobile. Ses mains tremblaient, et son cœur battait à contretemps du flux. Un mot résonnait dans son esprit.
« Trinité ».
Il sentit qu’il venait d’entendre une vérité trop vaste pour lui.
Une fois l’assemblée dispersée, Kael rejoignit Pietr dans l’un des réfectoires du Bastion. La vaste pièce, habituellement bruyante, baignait dans une semi-obscurité. Des torches fumaient aux murs, et l’air sentait la cendre et la sueur. Le repas du soir s’était transformé en veillée. Des groupes chuchotaient, exaltés, leurs voix oscillant entre ferveur et nervosité.
Kael s’assit face à Pietr, à une table reculée.
— Qu’y a-t-il ? demanda Pietr, remarquant la mine troublée de son ami.
Kael hésita. Ses yeux erraient sur les silhouettes alentour, les visages illuminés par la flamme des torches.
— Tu devrais te réjouir, reprit Pietr. La grande bataille approche. C’est le rêve de chaque guerrier. Moi, en revanche, je risque de ne pas pouvoir y participer.
Un voile de tristesse passa dans les yeux de Pietr. Kael oublia un instant son trouble.
— Comment ça ?
— Je suis désormais au service constant de Waldhari. Et ne te méprends pas, cela me réjouit au plus haut point… mais cela signifie aussi que je devrai rester à ses côtés. Il ne peut pas prendre le risque de se rendre à l’Arche, alors je resterai avec lui.
— Je vois… C’est dommage. J’aurais tant aimé combattre à tes côtés.
Pietr eut un sourire doux.
— Moi aussi. Mais nos désirs individuels ne pèsent rien face à l’accomplissement de notre maître. Et c’est bien normal.
— Tu as raison, consentit Kael. D’ailleurs, à ce sujet…
— Je t’écoute.
Un guerrier s’approcha d’eux. Kael se tut, mal à l’aise. L’homme les salua puis rejoignit des camarades attablés un peu plus loin.
Kael reprit, plus bas :
— Les derniers mots de Waldhari… Il a parlé de « Trinité ». Je ne comprends pas ce qu’il voulait dire.
— Tu es attentif. La présence, le courant, les mots de Waldhari sont si puissants que, parfois, le sens de ses paroles nous dépasse. Elles sont vraies, mais leur signification profonde échappe à notre entendement. En vérité… cela n’a jamais été dit clairement, mais j’ai déjà entendu certains Élus en parler. Notre maître est une entité supérieure, qui échappe à toute logique humaine. Le fait qu’il s’exprime au pluriel n’est ni une coquetterie ni un hasard. Il semblerait qu’il soit l’expression, la somme de plusieurs…
Pietr s’interrompit, cherchant le mot juste.
— De plusieurs êtres ? suggéra Kael.
— Peut-être… fit Pietr, pensif.
— D’une Trinité, souffla Kael.
Pietr le fixa longuement. Un rictus étrange naquit au coin de ses lèvres.
— On le saura bientôt.
Il se leva, posa une main sur l’épaule de Kael.
— Repose-toi. Demain, tu marcheras vers l’Arche. Et moi, je resterai ici pour veiller sur notre dieu.
Kael hocha la tête, mais son regard resta perdu dans le vide. Le murmure des guerriers emplissait la salle. Le Fluur pulsait faiblement, comme un cœur assoupi.
Il leva les yeux vers les arches de pierre. Le feu projetait sur les murs les ombres des guerriers, qui se déformaient et se fondaient les unes dans les autres, comme si, peu à peu, toutes les âmes du Bastion se confondaient en une seule.
Kael eut l’étrange intuition que le monde, tel qu’il le connaissait, allait bientôt basculer.