Parcours 1 · Concepts et science-fiction
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Pourquoi ressentir quelque chose ? Le problème difficile de la conscience

Un neuroscientifique peut aujourd'hui observer, avec une précision remarquable, l'activité électrique du cerveau pendant qu'une personne regarde une couleur, ressent une douleur ou reconnaît un visage. Il peut identifier les régions impliquées, mesurer les délais, repérer les circuits. Il ne peut toujours pas expliquer une chose bien plus simple en apparence : pourquoi cette activité s'accompagne d'une sensation, plutôt que de se dérouler dans le noir complet, sans que personne ne la vive de l'intérieur.

Le problème facile et le problème difficile

En 1995, le philosophe David Chalmers a proposé une distinction devenue centrale dans le domaine. D'un côté, les « problèmes faciles » de la conscience : comment le cerveau reconnaît un visage, mémorise un événement, contrôle un mouvement. Ces mécanismes, aussi complexes soient-ils, s'étudient comme n'importe quel autre système biologique.

De l'autre côté, ce que Chalmers a appelé le « problème difficile » : même une explication parfaite de la façon dont le cerveau traite la couleur rouge n'expliquerait toujours pas pourquoi ce traitement s'accompagne d'une expérience vécue plutôt que de se produire sans que rien ne soit ressenti. Les philosophes appellent qualia les caractéristiques subjectives de l'expérience : la sensation du rouge, le goût du café, la douleur d'une brûlure. Deux personnes peuvent avoir une activité cérébrale presque identique sans qu'on puisse jamais démontrer qu'elles vivent la même chose intérieurement.

Plusieurs théories, aucune ne fait consensus

Plusieurs théories tentent aujourd'hui de rendre compte de la conscience, sans qu'aucune ne s'impose.

La théorie de l'espace de travail global (Global Workspace Theory), proposée par le psychologue Bernard Baars, compare la conscience à une scène de théâtre : parmi toutes les informations traitées par le cerveau, seules quelques-unes sont éclairées et rendues accessibles à l'ensemble du système en même temps. Le neuroscientifique Stanislas Dehaene en a proposé, avec ses collègues, un prolongement plus précis sur le plan biologique, la théorie de l'espace de travail neuronal global (Global Neuronal Workspace Theory), qui identifie un réseau cérébral particulier, impliquant notamment le cortex préfrontal, comme support probable de cette diffusion. Il s'agit d'un raffinement du modèle de Baars, pas d'une théorie concurrente : les deux versions expliquent bien de nombreux résultats expérimentaux, mais aucune ne dit pourquoi cette diffusion s'accompagne d'un ressenti plutôt que de rester un simple transfert d'information.

La théorie de l'information intégrée, développée par le neuroscientifique Giulio Tononi, propose une tout autre approche : la conscience correspondrait au degré d'intégration informationnelle d'un système, une grandeur notée Φ (phi). Plus un système intègre d'informations de façon irréductible, plus il serait conscient, un cerveau ayant un Φ élevé et un circuit électronique simple un Φ faible. C'est l'une des théories les plus ambitieuses du domaine, et aussi l'une des plus débattues.

Une autre famille d'approches, dites de traitement prédictif, ne constitue pas à proprement parler une théorie de la conscience concurrente des deux précédentes : c'est un cadre plus général sur le fonctionnement du cerveau, que certains théoriciens de la conscience mobilisent pour tenter d'expliquer l'expérience subjective. Ce cadre considère le cerveau avant tout comme une machine à prédire : il ne recevrait jamais le monde directement, mais construirait en permanence une hypothèse sur ce qui se passe, corrigée au fil des erreurs. Le neuroscientifique Anil Seth résume cette idée par une formule volontairement provocante, la perception comme « hallucination contrôlée » : selon lui, la différence entre une hallucination et la perception ordinaire ne serait pas de nature, mais tiendrait au fait que cette dernière reste étroitement corrigée par le monde réel.

Ces approches ne sont pas nécessairement incompatibles entre elles, mais aucune ne répond, à elle seule, à la question initiale : pourquoi y a-t-il une expérience du tout, plutôt qu'un traitement d'information qui se déroulerait sans que rien ne soit vécu.

Ce que la science sait, et ce qu'elle ne sait toujours pas

En l'état actuel des connaissances, aucun consensus n'existe sur l'origine exacte de la conscience, ni sur la possibilité qu'une intelligence artificielle en soit un jour dotée. On comprend de mieux en mieux comment le cerveau fonctionne. On ne comprend toujours pas pourquoi ce fonctionnement s'accompagne d'une expérience subjective plutôt que de se dérouler sans être vécu par personne.


Comprenons-nous la réalité ? prolonge cette question dans deux directions que cette page ne développe pas : ce qui pourrait faire qu'un esprit reste le même dans le temps, même s'il change de support, et le débat sur le statut moral qu'il faudrait accorder à un esprit artificiel s'il se révélait un jour réellement conscient.

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