Sommes-nous déjà des cyborgs ?
Chercher un itinéraire, on consulte son téléphone. Se souvenir d'un rendez-vous, on ouvre un agenda numérique. Trouver une information, on interroge un moteur de recherche. Une partie de notre mémoire se trouve déjà à l'extérieur de notre cerveau, et cette situation est devenue si banale qu'on n'y prête presque plus attention.
Où s'arrête réellement l'esprit ?
En 1998, les philosophes Andy Clark et David Chalmers ont proposé une idée devenue centrale en philosophie de l'esprit : la thèse de l'esprit étendu. Selon eux, l'esprit ne se limite pas au cerveau. Lorsqu'un outil participe de façon stable et fiable à notre raisonnement, il en devient une extension fonctionnelle : un carnet utilisé quotidiennement, un téléphone consulté pour se souvenir d'un rendez-vous, un moteur de recherche interrogé plutôt qu'un fait mémorisé peuvent alors être considérés comme des composantes de notre système cognitif, au même titre qu'un souvenir. Cette thèse concerne spécifiquement la cognition : la mémoire, le raisonnement, la résolution de problèmes.
Une autre forme d'hybridation, déjà présente dans le corps
Il existe une seconde forme de rapprochement entre l'humain et la machine, de nature différente : l'assistance médicale à des fonctions corporelles, qui ne relève pas de l'esprit étendu au sens de Clark et Chalmers, mais du même mouvement plus large consistant à déléguer une fonction biologique à un dispositif artificiel. Les implants cochléaires transforment des signaux sonores en stimulations électriques transmises au système nerveux, restaurant une forme de perception auditive : ils assistent la perception, pas le raisonnement. Les stimulateurs cardiaques assistent ou remplacent certaines fonctions de régulation du cœur ; les dispositifs de pression positive continue soutiennent chaque nuit la respiration de millions de personnes atteintes d'apnée du sommeil : aucun des deux ne relève d'une extension de l'esprit, mais d'un soutien à une fonction physiologique.
Le cas des pompes à insuline demande une précision : seules les pompes dites « en boucle fermée », associées à un capteur de glycémie en continu et à un algorithme qui recalcule l'apport d'insuline en temps réel, ajustent automatiquement le traitement. Une pompe à insuline simple, sans cette boucle capteur-algorithme, se contente de délivrer les doses programmées à l'avance, sans adaptation automatique.
Un dernier cas se situe entre les deux catégories précédentes : les interfaces neuronales expérimentales, qui permettent déjà à certains patients paralysés de contrôler un curseur ou un bras robotisé par la pensée. Ce n'est ni une simple assistance physiologique, ni une extension de la mémoire ou du raisonnement au sens de Clark et Chalmers : c'est un pont direct entre une intention et un dispositif moteur externe, une catégorie à part.
Ce que ces exemples montrent, et ce qu'ils ne montrent pas
Ces trois catégories, esprit étendu, assistance à une fonction corporelle, interfaces neuronales, restent distinctes. Il serait inexact d'en conclure qu'il n'existerait déjà plus aucune frontière entre le biologique et l'artificiel : la plupart de ces dispositifs demeurent des outils clairement identifiables, que l'on peut retirer, éteindre ou remplacer sans remettre en cause l'identité de la personne qui les utilise. Ce que ces exemples montrent plus modestement, c'est qu'une frontière nette existe encore dans la plupart des cas, mais qu'elle est déjà, dans quelques cas précis (les interfaces neuronales notamment), plus difficile à tracer qu'on ne le suppose spontanément.
Augmenter plutôt que remplacer : une hypothèse pour l'avenir
Une vision répandue oppose l'intelligence artificielle à l'intelligence humaine, comme deux camps appelés à se disputer le même territoire. L'histoire des techniques suggère une autre trajectoire, plus fréquente jusqu'ici : la calculatrice n'a pas remplacé les mathématiciens, elle leur a permis d'aller plus vite sur des calculs complexes ; le microscope n'a pas remplacé les biologistes, il leur a révélé un monde invisible à l'œil nu. Le livre en tire une hypothèse pour l'intelligence artificielle, présentée comme telle : une IA suffisamment intégrée pourrait ne pas se contenter d'être un outil ou un simple amplificateur, mais devenir une véritable prothèse cognitive, étendant la mémoire, l'analyse ou la prise de décision. Il s'agit à ce stade d'une extrapolation, pas d'un dispositif existant comparable aux exemples médicaux cités plus haut.
Ce que cette intégration pourrait coûter
Cette hypothèse n'est pas sans risques. Une assistance cognitive permanente pourrait accentuer une dépendance déjà amorcée par les outils numériques actuels : pourquoi mémoriser un numéro si l'information reste toujours disponible ?
Un autre risque touche à l'intimité elle-même. Une intelligence artificielle intégrée durablement à notre fonctionnement aurait potentiellement accès à des informations bien plus sensibles que nos données actuelles : souvenirs, émotions, raisonnements privés. Le livre pose la question sans détour : existe-t-il encore une vie privée lorsque l'ensemble de l'activité mentale devient accessible à un système numérique ? L'enjeu ne serait alors plus seulement la protection de données, mais la protection d'une forme d'intimité psychologique qui n'avait, jusqu'ici, jamais eu besoin d'être définie.
Le navire de Thésée, version cognitive
Les philosophes se demandent depuis longtemps ce qu'il advient de l'identité d'un navire dont on remplacerait, planche après planche, la totalité de la structure. Une question comparable se pose pour l'esprit : si une partie de la mémoire était externalisée, puis une partie du raisonnement, puis de la créativité, à quel moment l'identité elle-même commencerait-elle à se transformer ? Il n'existe probablement aucun seuil précis à franchir. Une transformation de cette ampleur, si elle avait lieu, se ferait par degrés, sans ligne nette à observer.
Comprenons-nous la réalité ? prolonge cette question au-delà de ce que couvre cette page : ce qu'il adviendrait d'une existence dont les besoins matériels, intellectuels et sociaux seraient largement pris en charge par des systèmes artificiels, et si les autres consciences resteraient, dans un tel monde, encore nécessaires.