Parcours 1 · Dossier transversal
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D'autres yeux sur la réalité

Animaux, vivant et mondes perceptifs

Un ver de terre perçoit la vibration du sol, l'humidité, quelques variations de lumière à travers la peau. Il n'a ni yeux au sens propre, ni oreilles, ni la moindre notion de ce qu'est une couleur, une distance ou une figure géométrique. Son monde sensoriel, ce que les biologistes appellent parfois son Umwelt, est réel et cohérent : il lui suffit pour se nourrir, éviter un danger et se reproduire. Il est aussi étroit, comparé à ce que nous percevons nous-mêmes, sans que cela l'empêche de fonctionner.

Cette limite pourrait sembler propre aux organismes simples. Mais la question qu'elle pose ne l'est pas : si un ver de terre ignore l'essentiel de ce qui l'entoure tout en menant une existence pleinement fonctionnelle, qu'est-ce qui garantit que notre propre perception, aussi riche soit-elle par comparaison, capte l'essentiel de la réalité plutôt qu'une tranche parmi d'autres possibles ? La page Vérités hors de portée part du même exemple pour interroger les limites de la compréhension humaine en général. Ce dossier l'emprunte dans une autre direction : celle des mondes perceptifs non humains, et de ce qu'ils changent à l'idée que nous nous faisons de notre propre place dans le vivant.

Des intelligences, pas une intelligence

Face à ce constat, un réflexe consiste à classer les autres formes de vie sur une échelle unique, l'humain au sommet et le reste rangé en dessous selon la distance qui nous en sépare. Ce classement correspond mal à ce que montrent l'éthologie et les sciences cognitives des dernières décennies. Une pieuvre résout des problèmes spatiaux complexes avec un système nerveux dont environ deux tiers des neurones se trouvent dans ses bras plutôt que dans un cerveau central, chaque bras pouvant réagir localement à un stimulus sans attendre d'instruction venue d'ailleurs. Le corbeau de Nouvelle-Calédonie façonne et conserve des outils avec une précision documentée par plusieurs études de terrain. Le grand corbeau, de son côté, adapte son comportement de dissimulation de nourriture selon qu'un congénère peut ou non l'observer, un résultat robuste dont l'interprétation exacte, en particulier ce qu'il révèle de sa représentation des états mentaux d'autrui, reste discutée parmi les chercheurs. Aucune de ces capacités ne ressemble à une version appauvrie de l'intelligence humaine : ce sont des solutions différentes, ajustées à un corps, un environnement et des contraintes de survie différents.

Une échelle unique suppose un seul critère de mesure. La mémoire spatiale d'un geai des buissons, la coordination répartie d'une pieuvre ou la vision d'une mante religieuse ne se comparent pas facilement à la mémoire de travail humaine : ce sont des capacités taillées pour des problèmes différents, pas des points sur une même règle graduée. Parler d'intelligences, au pluriel, plutôt que d'une intelligence unique dont l'humain détiendrait la version la plus aboutie, correspond mieux à ce que l'observation montre. Cela ne signifie pas que ces capacités soient toutes équivalentes, ni totalement incomparables entre elles. Sur une tâche précise et partagée, retenir un trajet, reconnaître un visage, planifier plusieurs coups à l'avance, des comparaisons directes restent possibles et font apparaître de vraies différences de performance d'une espèce à l'autre. Ce qui ne tient pas, en revanche, c'est l'idée d'un score unique qui résumerait, toutes tâches confondues, la totalité de ce qu'une espèce peut faire.

Une intelligence sans cerveau ni chef

Certains organismes vont plus loin encore : ils résolvent des problèmes sans posséder de système nerveux du tout. La page Intelligence collective détaille comment une colonie de fourmis ou un réseau de neurones peuvent produire, ensemble, des comportements qu'aucun élément pris isolément ne pourrait produire. Le même principe s'observe chez un être plus déroutant : une moisissure visqueuse capable de trouver le chemin le plus court dans un labyrinthe, sans le moindre neurone. Un point mérite d'être précisé, tant il est souvent confondu : ce blob n'est pas un animal. Il appartient à un groupe d'organismes unicellulaires distinct, plus proche par certains aspects des amibes que de tout règne animal. Sa capacité à résoudre un problème spatial ne repose donc sur aucune des structures qu'on associe d'ordinaire à la cognition.

Les termitières illustrent un principe voisin, à une autre échelle : une architecture qui exploite les variations de vent et de température pour assurer la ventilation et les échanges gazeux de la colonie sur plusieurs mètres, sans qu'aucune termite n'en détienne le plan d'ensemble. Les abeilles, de leur côté, orientent le choix d'un nouveau site d'essaimage par une forme de vote distribué, où chaque individu apporte un signal partiel à une décision qu'aucune abeille ne prend seule. Ce que ces exemples ont en commun, ce n'est pas une architecture biologique partagée : c'est un principe, celui d'une coordination locale, répétée à grande échelle, capable de produire un résultat cohérent sans instance centrale qui le planifie.

Apprendre avant de savoir à quoi cela servira

Une autre idée reçue mérite d'être testée : celle selon laquelle apprendre suppose toujours un objectif immédiat, une récompense qui justifie l'effort. Dans les années 1930, le psychologue Edward Tolman a fait courir des rats dans des labyrinthes sans leur offrir la moindre récompense pendant plusieurs jours. Selon les théories dominantes de l'époque, ces rats n'auraient dû apprendre à peu près rien, faute de renforcement. Lorsque Tolman a ensuite introduit une récompense au bout du labyrinthe, les rats non récompensés jusque-là ont pourtant atteint la sortie presque aussi vite que ceux entraînés depuis le début avec une récompense systématique. Ils avaient construit, en explorant sans but apparent, ce que Tolman a appelé une carte cognitive du labyrinthe : une représentation interne de l'espace, disponible avant même qu'un motif de l'utiliser n'apparaisse. L'apprentissage n'attendait pas la récompense pour se produire ; il attendait seulement une occasion de se révéler.

Cette observation, dite d'apprentissage latent, résiste mal à l'idée que la connaissance ne vaudrait la peine d'être acquise qu'en vue d'une utilité immédiate. Un autre courant de recherche prolonge la question sous un angle différent : pourquoi certains organismes cherchent-ils activement l'information avant même de savoir ce qu'ils en feront ? Le psychologue George Loewenstein a proposé, dans les années 1990, une explication fondée sur l'écart informationnel : la curiosité naîtrait moins d'un manque général de connaissance que de la perception précise d'un écart entre ce que l'on sait et ce que l'on pourrait savoir. Plus cet écart est net et circonscrit, plus il produit une tension que l'exploration vient réduire, indépendamment de toute utilité pratique immédiate.

Cette dynamique ne se limite pas à l'espèce humaine. De nombreux animaux consacrent du temps et de l'énergie à explorer un environnement déjà familier, sans nourriture ni partenaire à la clé, un comportement difficile à expliquer si l'on suppose que chaque acte doit se justifier par un bénéfice immédiat. Un jeune corvidé manipule des objets sans intention apparente ; un poulpe explore un espace nouveau bien après avoir localisé sa nourriture. Ce comportement a un coût réel, en temps et en énergie, dans un monde où les ressources ne sont jamais illimitées. Le fait qu'il persiste, chez des espèces très éloignées les unes des autres, suggère qu'apprendre pour apprendre a pu constituer, au fil de l'évolution, un avantage en soi : une réserve de connaissances disponible avant qu'un besoin précis ne la rende nécessaire.

L'exception humaine devient un continuum

Ces exemples, mis côte à côte, dessinent une image différente de celle d'une nature organisée autour d'un sommet humain. Le ver de terre perçoit un monde étroit mais suffisant. La pieuvre et le corbeau résolvent des problèmes avec des architectures cognitives qui n'ont pas d'équivalent chez nous. Les fourmis, les termites et le blob produisent une forme de résolution de problème sans qu'aucun chef ne la coordonne. Les rats de Tolman apprennent une carte du monde avant même de savoir à quoi elle servira. Aucune de ces capacités ne se réduit à une version incomplète de l'intelligence humaine ; chacune répond à des contraintes propres à un corps, un mode de vie, une histoire évolutive particulière.

Cela ne revient pas à effacer ce qui distingue l'espèce humaine. Le langage articulé et l'écriture n'ont pas d'équivalent documenté ailleurs dans le vivant. L'accumulation du savoir sur des générations existe, sous une forme restreinte, chez d'autres espèces : certains groupes de chimpanzés transmettent des techniques d'usage d'outils d'une génération à l'autre, et des populations de baleines à bosse propagent des chants qui évoluent dans le temps. Mais cette transmission ne semble pas se complexifier et s'accumuler de génération en génération avec l'ampleur et la vitesse qui caractérisent la culture humaine, où chaque avancée sert de socle à la suivante. La capacité à se représenter explicitement, et à plusieurs degrés, ce que pense un autre esprit reste elle aussi, dans l'ampleur documentée de son développement, propre à l'espèce humaine. Mais aucun de ces traits ne suffit à faire de l'intelligence une échelle unique, avec un seul axe de mesure et l'humain à son extrémité. Le monde du ver de terre, celui de la pieuvre, celui d'une colonie de fourmis, celui d'un être humain, ne sont pas des étapes vers un même sommet : ce sont des mondes distincts, chacun cohérent selon ses propres critères. Le nôtre n'est ni le plus vaste possible ni un point d'arrivée. C'est un monde parmi d'autres, façonné par notre histoire évolutive particulière, et probablement aussi partiel, à sa manière, que celui du ver de terre l'est du sien.


Comprenons-nous la réalité ? revient sur plusieurs de ces exemples avec davantage de nuance : les débats scientifiques encore ouverts sur l'attribution d'états mentaux aux animaux, d'autres cas d'intelligence non hiérarchique, et ce que ces découvertes changent à la façon dont nous nous situons nous-mêmes dans le vivant.

À lire aussi : Intelligence collective · Vérités hors de portée · Intelligence ou conscience ? · Le problème difficile de la conscience

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